LE SAVIEZ-VOUS ? LES RAISONS DE CE QUI VOUS ARRIVE NE SE TROUVENT PAS DANS VOS SOUVENIRS !

LE SAVIEZ-VOUS ? LES RAISONS DE CE QUI VOUS ARRIVE NE SE TROUVENT PAS DANS VOS SOUVENIRS !

 

https://pixabay.com/fr/users/jarmoluk-143740/

 

 

Résumé : Lors d’un entretien, que ce soit un entretien d’accompagnement biographique ou thérapeutique, nous sommes amenés à entendre des souvenirs. Mais que faisons-nous de ces souvenirs ? À quoi devrions-nous être attentifs pour ne pas subir un effet de Larsen psychique ?

 

***

 

– Je vous ai dit que mon père était un coureur de jupons ? me demande un homme à l’humeur joviale. Sans attendre ma réponse, il poursuit : Un jour, ma mère me présente à une de ses amies. J’avais quoi, sept ans ? – Fais un bisou à la dame, me dit-elle. Moi, je ne voulais pas. Elle insiste et me demande pourquoi je ne veux pas. – Parce que l’autre jour, quand papa lui a fait un bisou, elle l’a giflé ! Je vous laisse imaginer le malaise. En tout cas, j’ai compris que dans la vie, pour s’en tirer, on a besoin d’une bonne dose de dérision.

En entendant cette histoire, je repense à une femme qui m’expliquait que sa vie n’avait été qu’une longue vallée de larmes parce que sa mère avait trompé son père.

Ça m’a tellement déçue… Je me suis sentie coupable. C’est incompréhensible cette culpabilité. Comme s’ils ne s’aimaient pas à cause de moi.

La juxtaposition de ces deux témoignages est troublante : est-ce que la raison pour laquelle cette femme et cet homme ont réagi si différemment aux écarts d’un de leur parent, est l’écart lui-même ou autre chose prenant le souvenir de cet écart comme prétexte ?

Le problème avec les souvenirs, c’est que nous les croyons capables de nous renseigner sur l’origine des problèmes que nous rencontrons. Or, quand ils nous reviennent en mémoire, ils sont comme les vagues que nos mouvements provoquent lorsque nous nageons dans un lac : elles sont centrées sur nous. Elles se propagent depuis l’endroit où nous nous trouvons et forment des cercles concentriques qui se répondent : les vaguelettes que nous apercevons au loin, reflètent notre façon de nager. Elles ne sont pas à l’origine de notre façon de nager.

En se souvenant de l’adultère de sa mère, cette femme perçoit au loin, dans les vaguelettes les plus anciennes, le reflet de ses difficultés actuelles. Et comme l’adultère est le plus ancien reflet qu’elle puisse apercevoir, elle en fait l’origine de ses problèmes. Or l’origine de ce souvenir est à chercher aujourd’hui dans sa façon d’être en lien à la vie. C’est cela qui détermine l’importance qu’elle accorde à ce souvenir en particulier.

Il est urgent de comprendre que les souvenirs qui nous reviennent sont les reflets dans le passé des expériences que nous faisons aujourd’hui. Ils sont la conséquence et non la cause de ce que nous vivons maintenant. Autrement dit, notre façon de nous souvenir d’un événement de notre enfance dépend de notre façon d’être aujourd’hui dans la vie.

Des faits se sont produits, mais c’est la façon d’être aujourd’hui dans notre vie qui nous fait voir tel ou tel aspects de ces souvenirs.

C’est pourquoi il n’est pas pertinent de chercher dans le souvenir d’anciens traumatismes ce qui pourrait expliquer nos difficultés actuelles. En revanche, la façon d’en parler révèle notre actuelle sensation profonde.

C’est le point central de cet article. Il est développé dans une brève vidéo intitulée « Le larsen psychique ».

Quand on prend le souvenir comme la source du problème vécu aujourd’hui et non comme la conséquence de ce que l’on vit aujourd’hui, on produit un “larsen psychique”.

C’EST AU PRÉSENT QUE NOUS AVONS À TRAITER LES SOUVENIRS.

Nous avons à nous intéresser au présent de la nage de celui qui provoque toutes ces vagues s’éloignant au loin ; au présent de la nage de celui qui rencontre ici et maintenant les vagues qui reviennent à lui, après avoir rebondi sur le bord (la métaphore a ses limites…). C’est au présent qu’il s’agit de faire quelque chose pour qu’un jour le lac se calme. Plus on trouve de l’assurance à la nage et plus il est simple de rencontrer l’agitation du lac. La paix du lac est à chercher au présent.

La plupart du temps, nous prenons nos souvenirs pour de vieilles choses, que l’on classe en bonnes ou mauvaises, selon que notre passivité en supporte ou non la présence. Pourtant, la « mauvaise » vague qui nous fait boire la tasse, n’est qu’une vague qui a rencontré un nageur qui s’ignore.

https://pixabay.com/fr/users/free-photos-242387/

Quand le nageur est présent à son affaire, il ne connaît que des vagues toujours assez bonnes pour son crawl ou sa brasse. Pour lui, le lac est comme il convient. S’il maîtrise la plongée, il peut même découvrir, dans les profondeurs, une zone bien loin de l’agitation de surface. Une zone paisible. Derrière chaque souvenir, même les plus difficiles, existe une telle zone. Seulement, pour ne pas boire la tasse en cherchant cet endroit, l’activité du souvenir demande, comme pour la nage, un apprentissage.

Il s’agit d’être présent à son affaire. Comment pourrions-nous sans cela nous élancer avec confiance ? Comment pourrions-nous sans cela, aller plus loin que là où nous avons pied et découvrir des bancs de poissons et la lumière qui joue dans les algues ?

Ce qui fait qu’un souvenir est bon, n’est pas le plaisir que nous avons éprouvé lorsque nous avons vécu ce dont nous nous souvenons.

Si ce ne devait être que le plaisir d’alors, j’ai le regret de vous annoncer que votre souvenir est mort. Il est passé. Il est tombé au rang des nostalgies. Ce n’est qu’une vague sans nageur. Il appartient à un musée, comme l’une de ces vieilles momies dont on devine la gloire sous la poussière.

Ce qui fait qu’un souvenir est bon, c’est la quantité de vigilance que nous sommes capables d’éveiller pour plonger en lui avec confiance.

Le souvenir est une affaire de présence. Le passé qui s’offre à nous, est de toute façon lu au présent. Lorsque la vague, ayant rebondi au bord du lac, nous revient et pourrait nous faire boire la tasse, c’est maintenant que nous la rencontrons. Alors toute la question est de savoir si nous sommes assez présents à nous-mêmes pour la rencontrer.

Parvenons-nous à lire nos souvenirs au présent ? Quand je dis lire, je ne dis pas interpréter, avec une grille de lecture. Au présent, on n’interprète rien du tout. L’interprétation s’appuie sur un référentiel, c’est à dire sur un modèle conservé du passé. Nous ne sommes pas présents à nous-mêmes lorsque nous interprétons. Plutôt que de dire qu’un souvenir est lu au présent, peut-être vaudrait-il mieux dire, qu’il est nagé au présent. Oui, c’est cela : un souvenir se nage. Et alors, quel que soit le souvenir, le nageur qui s’efforce de plonger en lui a devant lui tous les possibles, toutes les destinations, tous les jeux, tout l’avenir.

Le lac s’est formé il y a des dizaines de milliers d’années et pourtant, c’est aujourd’hui que nous nageons en lui et que les poissons que nous allons rencontrer s’approchent de nous. Si nous visitons notre vie comme nous plongeons dans un lac, nous découvrirons peut-être les poissons qui s’approchaient déjà de nous autrefois, mais que nous n’avions pas vus. Ce sont les mêmes poissons.

Ainsi, chaque évènement passé peut devenir l’endroit de tous les possibles, alors que nous étions trop peu présents à nous-mêmes à l’époque pour le vivre ainsi. Si nous apprenons à devenir présents aujourd’hui, nous vivrons cette présence jusqu’au cœur de nos souvenirs. Nous éprouverons un élargissement intérieur plein de présence. Et notre passé, si besoin était, avec le lac se calmera.

ALORS, COMMENT EXERCER CETTE PRÉSENCE ?

 

De nombreux articles ont été écrits à ce sujet.

Je vous laisse consulter la page Saluto-exercices en suivant ce lien.

Vous y trouverez, entre autres articles, les quatre suivants, que j’ai choisi pour vous :

En vous souhaitant une bonne lecture et de bons moments d’exercices.

GL

 

LÉA EST HYPOCONDRIAQUE : CAUSES ET RESSOURCE

LÉA EST HYPOCONDRIAQUE : CAUSES ET RESSOURCE

Photo : Patrick Marioné

 

Léa est hypocondriaque. Elle s’examine. Elle note chaque petite sensation corporelle et découvre à travers elles les pires maladies qui puissent être. Pour Léa, c’est le cancer. Elle a peur d’avoir un cancer. Un cancer du cerveau par exemple, ou du pancréas. Elle téléphone au cabinet et demande un rendez-vous pour être examinée et en avoir le cœur net. Cependant, quelques heures ou quelques jours après, la peur revient, paralysante. C’est terrible à vivre pour elle.

 

Léa est suivie par un psychologue qui l’aide à explorer différentes pistes, comme par exemple le décès d’un ami, il y a environ quinze ans. Cet événement semble être assez central dans la genèse de sa maladie. Cette mort a été brutale, foudroyante, surprenante… confirme-t-elle. J’y pense souvent et heureusement, mon psychologue m’offre l’espace pour en parler.

 

Il est précieux d’entendre que Léa est suivie. Néanmoins, force est de constater qu’après de nombreuses années de thérapie, l’hypocondrie est toujours aussi invalidante.

 

J’ai reçu moi-même Léa durant quelques années à mon cabinet, sans résultats décisif. Et puis un jour, lors d’une consultation, elle m’a raconté un événement qui m’a mis la puce à l’oreille. Mais avant de vous le raconter, j’aimerais poser quelques bases essentielles à cette compréhension.

 

 

LORSQUE NOUS VIVONS UNE DIFFICULTÉ, NOUS POUVONS ENVISAGER LA SITUATION DE DEUX FAÇONS

 

Lorsque nous vivons une difficulté, nous pouvons envisager la situation de deux façons :

 

  • Soit nous cherchons les causes dans le passé (les causes sont dans le passé, vu qu’elles précèdent toujours leurs conséquences, n’est-ce pas ?) Dans le cas de Léa, nous retrouvons la mort d’un ami qui aura été traumatisante. Nous retrouvons également un état anxieux que l’on met en rapport avec une éducation exigeante… Nous pouvons alors, ayant identifié ces causes, essayer d’en compenser les effets… Vous en conviendrez, nous procédons la plupart du temps de cette façon.

 

  • Soit nous cherchons la cause dans l’avenir ! La cause dans l’avenir – drôle d’expression – c’est une ressource à venir. Autrement dit, c’est du fait de l’absence de cette ressource que ce que nous vivons est éprouvant.

 

Photo : Télomi

Prenons un exemple : un marin du dimanche a le mal de mer. La cause dans le passé du mal de mer de ce marin, est facile à identifier : c’est la houle qui bouscule le bateau. Une particularité météorologique a entrainé une houle sur le lac et la houle a entrainé une nausée dans l’estomac du marin. C’est le point de vue du passé, celui pour lequel la cause précède la conséquence.

éDu point de vue de l’avenir, ce n’est pas la houle qui est responsable de la nausée du marin, mais le fait qu’il n’ait pas le pied marin. Quand on a le pied marin, la houle n’est plus une épreuve. C’est juste une houle. On peut toujours l’expliquer avec toute sortes de connaissances météorologiques, mais elle n’est plus une épreuve.

 

Le pied marin, la stabilité intérieure du marin, est dans notre exemple, une ressource encore à venir. Il serait intéressant de savoir comment la rendre présente de façon à ce que la houle ne pose plus de problème.

 

De même, si Léa est hypocondriaque, c’est parce qu’une ressource (encore à venir) lui manque. Si elle pouvait la rendre présente, elle n’aurait plus à souffrir d’hypocondrie.

Au sujet des causes passées et à venir, je vous invite à regarder une vidéo en suivant ce lien.

 

Alors comment aider Léa à rendre présente cette ressource qui manque encore ?

 

 

RENDRE UNE RESSOURCE PRÉSENTE

Rendre une ressource présente, ne va évidemment pas sans être présent.

Si, pour Léa, la ressource qui lui serait nécessaire pour ne plus souffrir d’hypocondrie, n’est pas présente mais encore à venir, c’est que Léa elle-même n’est pas présente.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Être présent, c’est se tenir en cet instant où l’on ne se laisse dériver ni vers le passé à essayer de comprendre les pourquoi et les comment, ni vers le futur, à imaginer les conséquences de ce que l’on a perçu.

Par exemple, quand on espère un mieux, on n’est pas au présent. On est dans ce mieux que l’on imagine plus tard.

Quand on redoute de perdre un bien, on n’est pas présent. On est dans ce futur qui fait peur.

Quand on a peur, on n’est pas présent non plus : l’objet de la peur n’est pas l’araignée que l’on évoque lorsqu’on dit avoir peur des araignées, mais de ce qu’elle pourrait nous faire. De même, nous n’avons pas peur de l’obscurité, mais de ce qui pourrait s’y cacher et de ce que ces être pourraient nous faire. Nous n’avons pas peur de l’avion, mais de l’éventuel accident. La peur a pour objet l’idée que l’on se fait de ce qui pourrait suivre le moment présent. Dans le cas de Léa, la peur des maladies, c’est la peur de l’idée qu’elle se fait des conséquences.

 

En fait, dès que l’on éprouve de la peur, nous ne sommes plus présents. Et c’est même parce que nous ne sommes pas au présent que nous pouvons éprouver de la peur.

 

 

LORSQUE NOUS NE SOMMES PAS PRÉSENTS, NOUS VIVONS DANS UN MONDE POLARISÉ ENTRE LE PASSÉ ET LE FUTUR

 

Lorsque nous ne sommes pas présents, nous vivons dans un monde polarisé entre le passé et le futur. Et de cette polarisation temporelle naissent toutes les polarisations :

Par exemple, « il fait jour » et « il fera nuit ». « Il fait nuit » et « il fera jour ». « La porte est ouverte » et « la porte sera fermée ». « Cette pièce est en désordre, elle sera rangée ». « Je suis malheureux, mais je serai heureux ». « Je suis heureux, j’ai peur de devenir malheureux ». « Je suis vainqueur, j’ai peur de perdre ». « J’ai perdu, mais je gagnerai ». Après la pluie vient le beau temps, etc.

 

Vous avez compris le principe.

 

La polarisation met en opposition deux aspects d’une même chose, l’une étant jugée comme positive et l’autre négative.

Ainsi, quand on n’est pas au présent, on aime la moitié du monde et on repousse l’autre moitié : par exemple, il y a des sentiments que l’on dit positifs et d’autres que l’on dit négatifs.

 

Si je m’ouvre et suis touché par les gens, j’ai peur d’être déçu et d’avoir mal. Je vais fuir tout sentiment désagréable. Et je les fuis en montant dans la tête. J’analyse, je réfléchis, je juge et préjuge. Cela me permet de prendre de la distance par rapport aux sentiments et de mon souffrir. Mon analyse me donne un semblant de stabilité. Elle m’évite surtout de ressentir les sentiments que je n’aime pas…

 

À l’inverse, si je suis présent, il n’y a plus de sentiments positifs et de sentiments négatifs. Ils ont tous leur place dans le monde des sentiments. Je n’ai pas à choisir ceux qui me conviennent ou ne me conviennent pas. Ils sont là. Et non seulement ils sont là, mais encore ils ne s’opposent plus et peuvent exister ensemble.

JE PEUX VOUS DIRE À PRÉSENT L’ÉVÉNEMENT QUE LÉA M’A RACONTÉ

Je peux vous dire à présent l’événement que Léa m’a raconté et qui m’a mis la puce à l’oreille. Léa m’a raconté avoir vu dans un train, une femme chauve : elle semblait épuisée. Elle suivait probablement une chimio. Et cela m’a touchée énormément. Mais la peur du cancer s’est réveillée… Alors j’ai détourné le regard.

 

Entendez-vous dans les sentiments de Léa, la tension, la polarisation dont il était question ?

 

Cela m’a touchée énormément : ouverture pour cette femme dans le train.

J’ai détourné le regard : retrait, fermeture par rapport à cette femme.

 

Il y a là matière à explorer la présence.

 

J’ai demandé à Léa de « rentrer » dans « Cela m’a touchée énormément », et de rester un instant dans cette sensation. Elle a fermé les yeux et commencé à dire ce qui la traversait : J’ai envie de la prendre dans les bras, de la rassurer. Je suis comme ça, je suis souvent touchée par les gens et je ressens très fort ce qu’ils vivent. Trop ouverte peut-être. Mais en repensant à cette femme, j’ai la peur du cancer qui revient.

La peur du cancer qui revient, c’est après l’ouverture, la fermeture…

J’ai donc demandé à Léa de « rentrer » un instant dans cette peur. C’est facile, me dit-elle. Cette peur est tout le temps là.

– Vous la sentez où dans votre corps ?

– Dans le ventre, dans la gorge aussi…

-Alors à présent, essayer de ressentir, en même temps que cette peur, « J’ai envie de la prendre dans les bras, de la rassurer ».

 

L’EXERCICE A ÉTÉ EFFICACE

Vivre ces deux expériences extrême en même temps, n’est possible qu’en devenant présent. En faisant cet exercice, on devient présent. Il fait sortir de la polarisation et les opposés se réunissent.

Lorsqu’elle se vit dans la sphère des sentiments, cette expérience de présence devient une expérience de stabilité intérieure. (il en a déjà été question dans un article précédent)

 

Quand la stabilité manque, on la cherche en réfléchissant beaucoup. On se concentre et on analyse les petits détails, on rationalise… Ce surinvestissement de la réflexion est en quelque sorte une ressource de substitution. N’est-ce pas ce que Léa faisait en observant les petits symptômes et en les analysant ?

 

Son hypocondrie était donc une tentative maladroite de trouver de la stabilité intérieure. C’était une crispation, une concentration sur des détails, en quête de stabilité, exactement comme la crispation du marin au bastingage, est une quête de stabilité dans la tempête.

 

On ne peut pas demander à une personne hypocondriaque de lâcher ses pensées hypocondriaque, sans lui proposer d’éprouver une réelle stabilité intérieure.

C’est en éprouvant une réelle stabilité intérieure, que Léa a pu cesser d’investir sa tête. L’hypocondrie s’est calmée.

Elle a continué de pratiquer ce petit exercice. Elle m’a dit récemment que des peurs parfois se présentent, mais qu’elle peut facilement s’en dégager. Elles n’ont plus la même force qu’avant. Il est toujours plus facile d’en sortir.

 

Voilà ce que je voulais vous raconter. J’espère que cet article vous aura intéressés.

Merci pour vos commentaires.

À bientôt

GL

 

VICTIME-SAUVEUR-PERSÉCUTEUR… COMMENT FAIRE ?

VICTIME-SAUVEUR-PERSÉCUTEUR… COMMENT FAIRE ?

 Cet article évoquant le triangle « victime-sauveur-persécuteur » du point de vue de la démarche Saluto, est dédié à Philippe Ruby qui m’a suggéré le sujet. Merci à lui !

 

 

Le triangle victime-sauveur-persécuteur est une figure de l’analyse transactionnelle[1] qui a été proposée par Stephen Karpman en 1968 dans son article Fairy Tales and Script Drama Analysis. Il est également appelé le triangle dramatique. Ce triangle est d’ailleurs d’autant plus dramatique que l’on n’en sort pas aisément.

En effet, pour sortir de son rôle, la victime n’a a priori le choix que de devenir un sauveur ou un persécuteur, le persécuteur, un sauveur ou une victime et le sauveur, une victime ou un persécuteur. La distribution des rôles change, mais la même histoire se rejoue sans fin.

Karpman remarque que si une personne endosse l’un de ces rôles (par exemple celui de la victime), elle conduit l’autre à jouer un rôle complémentaire (celui du sauveur ou du persécuteur). C’est une sorte de jeu de chaises musicales avec deux ou trois personnages et trois chaises.

IL Y A DANS CETTE DYNAMIQUE INFERNALE UNE SORTE DE NÉCESSITÉ MÉCANIQUE

C’est une nécessité mécanique car chacun est amené à jouer un rôle selon ce que l’autre joue. Le choix de la distribution des rôles est donné par l’autre, et puisqu’il est conditionné par l’autre, c’est un choix de dupe.

On peut dire que les protagonistes sont, les uns pour les autres, les accessoires d’un jeu, plutôt que des partenaires. Il serait d’ailleurs plus exact de ne pas parler d’un jeu, car rien n’est libre ici dans ce conditionnement. Les acteurs ne font que réagir (à leur insu) à ce que l’autre détermine chez eux.

 

Un jeu conditionné n’est pas un jeu.

Il n’y a pas de place à la créativité dans le conditionnement. Il n’y a que des nécessités. C’est pourquoi le triangle de Karpman décrit les relations humaines prises dans le champ des nécessités.

 

Il décrit ce que les relations humaines deviennent lorsque les humains se laissent déterminer par ce qui les entoure. Lorsqu’ils oublient d’être acteur de leur vie.

Lorsqu’ils oublient leur autonomie sociale, leur autonomie affective…

 

Tout l’enjeu du triangle de Karpman est donc de découvrir l’endroit à partir duquel on cesse de réagir au décor pour enfin agir librement dans la vie.

 

Cet endroit existe-t-il ?

Avons-nous un libre-arbitre ? Ne sommes-nous pas, à notre insu, toujours en train de réagir à ce qui se propose ? Le triangle de Karpman n’est-il pas la seule réalité possible avec laquelle il s’agit de s’accommoder au mieux en le reconnaissant et en pouvant ainsi agir en connaissance de cause ? Je laisse pour l’instant ces questions ouvertes et poursuit avec une sorte de parabole, celle de l’acteur sur la scène d’un théâtre.

 

 

L’HISTOIRE DE L’ACTEUR SUR LA SCÈNE DU THÉÂTRE.

Un acteur se trouve sur la scène d’un théâtre. Il doit jouer son rôle bientôt. Mais l’éclairage le dérange au point qu’il ne s’imagine pas pouvoir jouer dans de telles conditions. Il va donc se plaindre auprès de l’éclairagiste qu’il tiendra pour responsable de son éventuelle mauvaise prestation d’acteur. L’éclairagiste, se sentant un peu coupable, se fait sauveur de l’acteur car il est disposé à l’aider.

Puis l’acteur va trouver le costumier qui a cousu un costume trop terne. L’acteur veut quelque chose qui le mette mieux en valeur. Le costumier qui trouve que cet acteur est un peu trop “m’as-tu-vu” se sent en position de force et explique qu’il ne peut pas reprendre le costume. Il se fait persécuteur de l’acteur.

L’acteur va se plaindre auprès du metteur en scène. Il va ensuite voir l’accessoiriste pour revoir le mobilier. Bref, l’acteur s’occupe avec toutes sortes de choses. Il passe des jours, jusqu’au lever de rideaux, à s’occuper du décor. Il se fait lui-même tour à tour victime, saveur, persécuteur de ceux qu’il rencontre, selon les circonstances.

Et quand les rideaux s’ouvrent enfin sur le public, il remarque que tout ce qu’il a fait jusque-là, et qui lui a couté beaucoup d’énergie, n’était pas une aide pour cet instant précis !

Pour être acteur, il doit trouver en lui la ressource qui lui permette de se lancer quel que soit l’éclairage, quels que soient les accessoires, les partenaires de jeu et les costumes.

L’acteur ne savait pas que l’essentiel était de trouver la ressource intérieure lui permettant de se lancer quel que soit l’état du décor !

Ce n’est pas au décor et aux accessoires de déterminer le jeu de l’acteur, mais à lui de jouer avec eux.

Ainsi, avec le triangle de Karpman, on observe ce que font les protagonistes lorsqu’ils oublient de jouer leur jeu véritable. Ils ne font que réagir au décor proposé par les autres.

Au moment où il se lance dans son jeu, un acteur renonce à s’occuper de ce qui le dérange. Il trouve en lui la ressource qui ne dépend de personne d’autre que de lui, la ressource qui lui permet de ne pas être chamboulé, bousculé, mis à terre, renversé par ce qui l’entoure. Il est en lien avec ce qu’il entoure, ouvert à ce qu’il entoure et pourtant absolument pas confondu avec ce qui l’entoure. Ouvert sans se perdre, fermé sans perdre le lien.

 

Cette ressource, c’est la stabilité intérieure. C’est par elle que l’on sort du triangle dramatique de Karman.

Cette stabilité lui est nécessaire comme au funambule qui se lance sur son câble. Comme au jeune cycliste qui se lance sans les petites roues de son vélo… Elle permet l’autonomie affective. Elle permet l’autonomie sociale.

LA STABILITÉ INTÉRIEURE

La stabilité est une ressource par laquelle un équilibre est trouvé entre l’ouverture au monde et la fermeture. Comment s’ouvrir sans se perdre en l’autre et se fermer sans perdre le lien avec l’autre ? La stabilité intègre les deux mouvements en même temps. Elle ne provient pas de la moyenne des deux. Elle est bien plus comme l’axe de la balance entre les deux plateaux libres d’osciller comme ils le veulent.

Comment exercer cette stabilité ? Je laisse cette question ouverte avant d’y revenir plus tard.

LE TRIANGLE VICTIME-SAUVEUR-PERSÉCUTEUR PEUT SE LIRE À PARTIR DE CETTE RESSOURCE MANQUANTE

Quatre étapes sont à considérer :

1- Tout d’abord, lorsque cette stabilité manque encore, on est balloté par les sentiments qui s’ouvrent ou se ferment à l’autre selon que l’autre montre de la sympathie ou de l’antipathie. On voudrait que les relations soient agréables car les sentiments qui se retournent bousculent trop fortement. Ils font mal…

Pour ne pas avoir mal, à ce stade, on quémande de l’attention. On peut même vouloir susciter de la pitié ou essayer de culpabiliser. Cette première étape, est celle de la victime qui n’est finalement victime que de son manque de stabilité intérieure.

Le sauveur qu’elle cherche est quelqu’un qui serait capable de lui témoigner des sentiments toujours orientés du côté de la sympathie. Et le persécuteur qu’elle montre du doigt n’est que le reflet dans le monde extérieur de la vulnérabilité à laquelle la soumet son instabilité.

2- Blessée, ou de peur de l’être, la victime (victime de son manque de stabilité) est sur le qui-vive. Elle devient très occupée à faire en sorte que ceux qui sont autour d’elle se sentent bien. En effet, du fait de son instabilité, lorsqu’elle s’ouvre aux autres, elle se perd en eux et ressent trop fortement leur mal-être. Elle est en sympathie, ce qui signifie « souffrir avec ».

Elle vient donc en aide à ceux qui l’entourent et se change en sauveur. Cette deuxième étape est celle du sauveur, qui n’est finalement le sauveur que de sa propre vulnérabilité. Le sauveur voudrait faire disparaitre la souffrance. Il voudrait s’empêcher de souffrir lui-même.

Pour ce faire, certaines personnes « montent dans leur tête » et rationalisent ce qui leur arrive. 1+1=2. C’est bien plus rassurant de réfléchir à la souffrance que de l’éprouver. Sur ce chemin, on devient technique, analytique, froid, efficace, pragmatique, « professionnel »…

La tête propose une pseudo stabilité qui remplace celle qui manque intérieurement. C’est un peu comme si un marin instable sur son bateau s’accrochait au bastingage. Ainsi, la tête et les réflexions qu’elle permet, s’offrent comme un bastingage auquel on s’accroche.

Autant la victime est dans l’épreuve née du manque de stabilité, autant le sauveur compense ce manque de stabilité en empêchant la souffrance comme il le peut.

 

3- Toutes les connaissances et les observations que le sauveur accumule pour que son entourage ne souffre pas (et donc pour ne pas souffrir lui-même) ont cependant une limite… Ce ne sont jamais que des échafaudages construits par la nécessité de se protéger. Ils sont conditionnés par la vulnérabilité première née du manque de stabilité. Ils ne sont donc pas stables eux-mêmes et il y aura forcément des situations qui mettront ces échafaudages à mal.

À ce moment-là, soit le sauveur fait tout pour renforcer l’échafaudage, en essayant de repenser la situation sous un nouvel angle ou de remanier son mode d’action, soit tout s’écroule et l’échafaudage mental qui permettait de ne pas souffrir doit être remplacé par autre chose.

Cette étape ne figure pas dans le triangle dramatique de Karpman (qui serait alors un carré…).

 

Elle est pourtant CENTRALE car elle propose la possibilité d’un renoncement : renoncer tout à la fois au renforcement de l’échafaudage mental et au remplacement de celui-ci par autre chose. Elle offre donc une porte de sortie à cet enchainement dramatique tel que décrit par Karpman. C’est à cet endroit que l’adulte libre, celui qui est acteur de sa vie, peut intervenir. C’est à cet endroit que la stabilité intérieure (telle qu’elle va être décrite un peu plus loin) prend pied dans ce jeu dramatique.

(Un champ de recherche pourrait s’ouvrir à ce sujet en collaboration avec des personnes pratiquant l’analyse transactionnelle : l’identification de ce point de retournement et sa caractérisation, selon le type d’épreuve que vit la victime, est au coeur même de la démarche Saluto. Les deux approches pourraient donc bénéficier l’une de l’autre).

Cependant ce renoncement ne peut venir que de la découverte de la stabilité intérieure. Et tout à la fois, s’exercer à ce renoncement permet de découvrir cette stabilité…

En tout cas, sans cette stabilité, la nécessité veut que pour ne pas tomber, le sauveur devenu impuissant à se sauver de son hypersensibilité cherche autre chose pour ne pas souffrir.

4- Pour ne pas souffrir, le sauveur, qui jusque-là essayait de tranquilliser, de calmer (voir d’anesthésier) les sentiments, va désormais agir tout différemment. Comme il ne peut plus anesthésier la vie des sentiments, car il est débordé par eux, il va se donner du lest et laisser passer ceux qu’il vit comme positifs pour repousser les autres. Si le partenaire est en sympathie pour lui, il laisse faire. Sinon il repousse. Il repousse tout ce qu’il ressent de sentiments négatifs. Ainsi, le partenaire est acceptée tant qu’il est conforme à cette exigence. Mais l’exigence est impossible à tenir… (et le partenaire est d’autant plus repoussé, rabaissé, qu’il montre des sentiments négatifs dus justement à ce traitement. Un cercle vicieux qui est le propre de ce jeu dramatique).

Cette étape est celle du persécuteur, qui n’est finalement le persécuteur que de sa propre incapacité à se défendre de sa vulnérabilité : en effet, les jugements qu’il porte sont d’abord et avant tout destinés à lui permettre de ne pas subir ses propres sentiments. C’est parce qu’il est instable dans ses sentiments que le persécuteur maintient le partenaire dans la stabilité d’un mauvais traitement.

Ce jeu, extériorisé peut tout à fait être intériorisé. Lorsque l’on ressent par exemple de la culpabilité à ne pas aimer quelqu’un (ne pas aimer son enfant, etc.), on se trouve dans un processus d’auto-persécution. La culpabilité permet de ne pas sentir la balance des sentiments déstabilisante. On se reproche le manque de stabilité intérieure. Et le reproche permet de ne pas la vivre.

De même le perfectionnisme qui nous conduit à n’avoir aucune indulgence avec ce que l’on produit et qui nous déçoit.

COMMENT EXERCER CETTE STABILITÉ ?

La stabilité est au présent tandis que les sentiments se vivent dans une alternance chronologique. À un moment on aime puis à un moment on n’aime pas. À un moment on se sent perçu, puis à un moment on ne se sent pas perçu… À un moment on a envie d’aider puis à un moment, on n’a pas envie d’aider. Cela balance, cela s’alterne.

La stabilité se découvre lorsque l’on est présent et non plus dans le fil chronologique du temps. Elle se découvre donc en éprouvant chacune de ces alternances en même temps. La stabilité est une expérience non-duelle.

Il est possible de procéder ainsi :

Je prends d’abord un moment pour vivre : Je me sens aimé, perçu, etc. Comment ça me fait lorsque je me le dis ? Je reste avec ça un moment…

Puis un moment pour vivre : Je ne me sens pas aimé, perçu, etc. Comment ça me fait lorsque je me le dis ? Je reste avec ça un moment…

Ayant pris le temps de vivre ces deux expériences, je prends enfin un moment pour les laisser résonner toutes les deux en même temps. C’est intellectuellement impossible à faire, mais dans les sentiments cela ne pose pas de problème : c’est comme écouter une note de musique, puis une autre, puis de les laisser résonner toutes les deux ensemble en soi.

Il est important toutefois que l’on n’essaie pas de compenser une des deux expériences qui serait vécue trop négativement, par l’autre… Et si l’une est beaucoup plus forte que l’autre, il est important de mettre toute son attention à ce que les deux résonnent au même niveau.

C’est comme lorsqu’on entends quelqu’un jouer au piano un Do bien fort, puis, quelques instants plus tard, un Mi plus légèrement. On peut, quelque soit l’intensité de chacune des notes, les laisser résonner et entendre l’intervalle qu’elles forment. C’est la même chose ici.  

« J’aime cette personne », puis « je n’aime pas cette (même) personne », puis les deux en même temps…

“Je me sens perçu”, puis “je ne me sens pas perçu”, puis les deux en même temps…

Cet exercice, à répéter chaque jour, permet de découvrir la stabilité qui offre de ne pas rester dans la nécessité mécanique du triangle dramatique victime-sauveur-persécuteur. Cet exercice permet de ne pas être dans le triangle de Karpman. Il permet de découvrir cet endroit à partir duquel on est autonome relationnellement, socialement.

La compréhension des mécanismes de ce triangle dramatique de Karpman permet une orientation précieuse. Elle permet de voir le décor de la scène sur laquelle nous sommes appelés à jouer notre rôle. Elle met en lumière les accessoires à disposition et le costume que l’on porte. Et puis, à un moment, il faut se lancer et jouer son rôle d’acteur, indépendamment des accessoires et du costume que l’on porte. La vie nous y conduit de toute façon. Il y a ce point de renoncement que je décrivais plus haut. Il est important que le thérapeute, l’analyste, le reconnaisse, car c’est un cadeau qui s’offre.

C’est le moment où il est donné de découvrir que notre libre arbitre découle d’un choix, d’un renoncement. Celui de renoncer à se protéger de sa vulnérabilité en jouant à la victime, au saveur et au persécuteur, mais au contraire de la vivre, cette vulnérabilité, en intégrant les extrêmes comme il vient de l’être proposé.

Au plaisir de lire vos commentaires.

Guillaume Lemonde

[1] L’analyse transactionnelle a été créée en 1958 par le médecin psychiatre et psychanalyste Éric Berne. Elle postule des « états du Moi » (Parent, Adulte, Enfant), et étudie les phénomènes intrapsychiques à travers les échanges relationnels de deux personnes ou plus, appelés « transactions ».

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

QUE FAIRE : MON ADOLESCENT N’EN FICHE PAS UNE !

QUE FAIRE : MON ADOLESCENT N’EN FICHE PAS UNE !

Cet article de Saluto-éducation vous expose les résultats d’une démarche. La démarche elle-même, celle qui permet d’arriver à ces résultats et surtout de les mettre en pratique, s’acquière lors des formations Saluto. Bonne lecture.

 

QUE FAIRE AVEC UN ADOLESCENT QUI N’EN FICHE PAS UNE !

 – Mon ado est d’une telle inertie ! Il n’en fiche pas une… Il ne prend aucune initiative et il reste vautré sur le canapé toute la journée comme une otarie. En fin de semaine, si je ne le réveille pas, il se lève à deux heures de l’après-midi. On dit que ce sont les hormones. Elles ont bon dos les hormones… Je veux bien qu’elles le travaillent, mais qu’il soit à ce point hors service… Aucune initiative… En plus, quand on arrive enfin à le mettre en route, il voudrait que ce soit déjà fini

Ainsi parlait un père de famille, perplexe devant les transformations déroutantes qui s’opéraient chez son garçon.

« Les hormones le travaillent… » De toute façon, que ce soient les hormones ou autre chose, les explications biologiques que l’on peut donner aux manifestations psychiques de l’adolescence ne sont pas très satisfaisantes : elles ne permettent pas de savoir quoi faire pour que la situation change.

 – Il a rencontré le psychologue scolaire pour voir s’il y a quelque chose qu’il ne dit pas. C’est très bien, mais en pratique, ça ne change rien, continue le père.

Lorsqu’un problème survient, on cherche la cause pour la lever. Tant que l’on a à faire à du matériel, la démarche est non seulement logique, mais également indispensable.

Par exemple, si de l’eau coule sous la machine à laver, on cherche d’où elle provient afin de réparer la fuite.

Mais lorsque l’on agit de la même façon avec un être humain, on risque de passer à côté d’un élément essentiel. En effet, en cherchant les causes censées expliquer un changement de comportement (que ce soit une cause biologique, une addiction, un problème relationnel…) on présuppose que ce comportement n’est que la conséquence d’un contexte ; le produit d’un contexte… On présuppose qu’il n’est donc pas fondé en lui-même.

Doit-on administrer un médicament, une thérapie ? On se demande sur quelle manette agir pour que l’adolescent « fonctionne » correctement.

SEULEMENT ON SE HEURTE ICI À UN PARADOXE :

On voudrait que l’adolescent devienne autonome, c’est-à-dire qu’il soit fondé en lui-même et on pense y arriver en explorant avec lui la façon dont il éprouve son contexte de vie. Pourtant, en s’adressant à ce qui chez lui est soumis à ce contexte de vie, on s’adresse à ce qui justement en lui n’arrive pas à se saisir de lui-même…

On imagine parfois qu’en supprimant ou en compensant ce à quoi l’adolescent est soumis, on l’aide à trouver l’autonomie. Mais ce n’est pas en supprimant ce qui affaiblit que l’on rend quelqu’un plus fort. Certes, on protège ainsi cette personne du pire et ça peut être très important de le faire (on ne va pas laisser l’adolescent s’esquinter avec des addictions par exemple), mais aura-t-on ainsi offert un chemin vers l’autonomie ? Non. On aura agi sur le contexte, espérant que le jeune « se réveille », « qu’un déclic se fasse » et qu’il découvre enfin l’autonomie.

En ne prenant en compte que ce qui dans le contexte péjore la situation, on ne voit chez le jeune que ce qui est passivement soumis à ce contexte et on prend, comme éducateur, la même attitude passive… non pas que nous ne fassions rien. Nous pouvons même beaucoup faire et pester et poser des cadres toujours enfreints… Mais nous restons passifs quant à l’éveil de ce jeune qui ne dépend pas de nous…

Or il est possible d’accompagner activement cet éveil.

NOUS SOMMES D’UNE NATURE DOUBLE

Nous sommes d’une nature double : d’un côté il y a le contexte qui fait de nous un produit biologique, éducatif, culturel. Nous sommes le fruit de tout ça et de plus encore. De ce côté nous ne sommes pas fondés en nous-mêmes. De l’autre côté, il y a ce que nous sommes nous-mêmes, en train de nous expliquer avec le contexte.

C’est comme regarder d’un côté le décor d’un théâtre et apercevoir tout ce qui pourrait gêner l’acteur, et de l’autre, l’acteur lui-même qui apprend à jouer son rôle quelles que soient les contraintes du décor. Comment aider l’acteur à se saisir de ce qui lui permettra de traverser ces contraintes ? C’est là le point essentiel. On peut essayer longtemps d’améliorer le décor. Mais à un moment l’acteur devra se saisir de lui-même et se lancer dans son jeu, quel que soit le décor.

 

Tant qu’il ne se lance pas, l’acteur trouvera toujours quelque chose à redire des accessoires qu’on lui a donné pour son jeu. En se lançant, il aura saisi en lui ce qui fait des accessoires les éléments de son jeu.

 

Alors comment aider l’adolescent à faire advenir les ressources qu’il cherche à rendre présentes dans ce contexte difficile ? Telle est la question.

Les problèmes que nous rencontrons dans le décor de notre vie sont là tant que nous n’avons pas découvert la ressource permettant de les traverser. Si je cherche à devenir stable dans mes sentiments, je vais souffrir des aléas relationnels et chaque petite ingratitude sera perçue comme une tempête qui me mettra à terre. J’aurai beau aller discuter des comportements de ceux qui me font du mal, tant que je n’aurai pas exercé cette stabilité, rien ne sera résolu.

De même, si je cherche à devenir présent à ce que je veux vraiment et à m’y tenir pas à pas, sans me projeter trop loin, je vais souffrir de justement ne pas y parvenir : je vais me projeter trop loin dans des rêves que je prendrai pour réel et rencontrer sur le chemin, que j’aimerais le plus rapide possible jusqu’à mon but, de multiples obstacles. Je vais être tout à la fois impatient et découragé. C’est comme vouloir être arrivé en haut de la montagne et oublier qu’il faut monter pas à pas. La montagne elle-même devient l’obstacle alors qu’elle est le chemin.

L’ADOLESCENT APPREND LE PAS-À-PAS.

Développer une pensée, développer un discours, une action, se tenir à cette action avec persévérance, même quand des obstacles se dressent. Continuer le chemin en y allant un pas après l’autre. Ne pas se projeter trop loin.

L’adolescence est une phase de la vie dans laquelle on est en train d’apprendre le pas-à-pas. C’est sans doute la meilleure définition que je puisse donner à cette période. Toutes les manifestations de l’adolescence sont le décor de ce jeu d’acteur en devenir. C’est parce que l’adolescent apprend à progresser dans la vie pas-à-pas, qu’il manifeste tout ce qu’on lui connait. En effet, cette ressource encore à venir, c’est-à-dire non présente, projette dans la vie une ombre qui est le contexte de l’adolescence. Un contexte à problème.

C’est parce qu’il est difficile de se saisir d’un objectif dans le monde que l’on s’occupe de soi. S’ouvrir au monde et agir pour lui, pour les autres est le premier pas du pas-à-pas. Tant que l’on cherche encore à faire ce premier pas, on reste occupé par soi-même. On s’examine, on se met en valeur, on se regarde dans le miroir.

Ainsi, le complexe d’infériorité est l’ombre portée de cette ressource encore venir. On voudrait valoir quelque chose et l’on repousse tout ce qui n’est pas nous-mêmes pour trouver la valeur que l’on a. Cela conduit aux conflits les plus variés, Mais tout en mettant les parents à distance, on ne voudrait pas perdre leur affection.

Le chemin vers soi-même étant autrement plus court que vers les autres, on rêve d’être déjà arrivé au sommet, sans effort, et tout peut nous sembler dû.

 

« QUEL ADULTE ME MONTRERA COMMENT TROUVER UN OBJECTIF DANS LE MONDE ? »

« Sans objectif, je reste occupé avec moi-même… »

Sans objectif, on s’intéresse à sa propre valeur que l’on mesure à celle des autres. Voient le jour des rapports de forces, qu’ils soient violents ou exercés à travers la séduction investie comme une stratégie de conquête. On se soulève contre le monde, contre les incohérences que l’on perçoit, contre la bande rivale, contre ceux de l’autre village, de l’autre équipe de foot, contre le gouvernement, contre la police, contre les grandes entreprises pollueuses, contre les traditions… Peu importe contre quoi. On est forcément contre quelque chose lorsqu’il est difficile de s’engager pour les autres.

Et comme c’est exactement dans cet engagement que se trouve l’enjeu de cet âge, il serait absurde d’imaginer qu’il se découvrira tout seul. Les éducateurs que nous sommes ont une responsabilité à cet égard : celle de pouvoir se présenter devant ces jeunes comme des personnes engagées pour la tâche qu’elles se sont données dans le monde, quels que soient les obstacles qui se présentent.

Croire qu’il faille lutter contre ce qui fait obstacle pour que de belles choses adviennent dans le monde, est une illusion de l’adolescence. Car lorsque l’affrontement à l’obstacle devient le but, c’est qu’on n’a pas encore découvert ce que l’on peut apporter au monde, quel que soit ce monde… 

Comme c’est entièrement que l’on a à s’engager, ce que l’on peut apporter au monde est à découvrir dans ce que l’on peut assumer tout seul. Les autres viendront après, en cadeau. Mais seul on décide de ce que l’on veut donner, sans mettre la contribution des autres dans l’équation. Ce n’est pas le nombre qui donne l’objectif, ni qui permet le changement. Le nombre ne fait que rassurer sur la force que l’on pense devoir développer pour vaincre l’obstacle. Le nombre permet de se défausser sur la contribution des autres.

 – Oui, mais quand même, parfois il faut aller au front et se battre en masse contre un ennemi. Manifester, se révolter, s’indigner…

– Cependant, une manifestation ou une révolution sans autre objectif que de vaincre un obstacle n’a pas d’issue. Quand on avance avec un projet, l’obstacle devient au contraire l’occasion de préciser le chemin qui rend ce projet possible. Ce n’est pas parce que les conditions extérieures sont difficiles que nous ne savons pas comment avancer dans la vie. C’est au contraire parce que nous ne savons pas comment avancer que les conditions extérieures nous paraissent difficiles… Si nous luttons contre ce que l’on identifie comme l’ennemi, sans découvrir la persévérance qui inlassablement fait de l’obstacle un contour du chemin, on se perd en luttes stériles. Voyez de Gaulle en 40… A-t-il attendu que des milliers de personnes défilent dans la rue ? Voyez Gandhi… Voyez Mandela… Mandela en prison qui n’a jamais oublié son objectif de faire disparaitre l’apartheid. Il n’a pas mis son énergie à lutter contre un ennemi, mais à avancer avec son objectif chaque jour… Ce n’est pas le nombre qui initie le changement. Le nombre n’est là que pour nous rassurer lorsque l’on ne sait pas comment s’engager individuellement pour une tâche dont on se saisit dans le monde.

À ce sujet : pour changer le monde faut-il faire comme le colibri ?

 

“QUEL ADULTE ME MONTRERA COMMENT ME TENIR À MON OBJECTIF ? “

Lorsque lentement advient cette ressource de l’engagement, on voit le jeune passer d’une phase d’opposition à une phase de revendication. Le Je veux succède à un je ne veux pas.

 

L’éducateur est celui qui incarne pour l’adolescent la tenue de l’objectif dans le temps. Quelque chose est à faire ? Cette chose se fait dans le temps. C’est un processus. Il y a des étapes. Ces étapes, quand on n’a pas encore découvert le pas-à-pas dont il est question ici, sont insupportables. Elles dérangent, car on se projette au résultat final que l’on voudrait voir arriver le plus vite possible. Réussite facile. Argent facile. Plaisir facile, etc. Définir le projet clairement et aller d’étape en étape.

L’éducateur étant celui qui incarne pour le jeune ce processus, ne peut pas se sentir autrement que co-responsable de ce qui est accompli.

Ce qu’il témoigne au jeune, quelles que soient les circonstances, quelles que soient les conflits que ce dernier immanquablement provoquera, c’est : « Je ne te laisserai pas tomber ».

Cette évidence, demande à l’éducateur le même pas-à-pas, c’est-à-dire la conscience que l’éducation n’a pas à se figer sur un but éducatif, mais à se vivre dans un jour le jour où l’on rencontre des hauts et des bas. Ne pas oublier l’objectif à atteindre sans pour autant le vouloir réalisé tout de suite. Si l’éducateur ne parvient pas à découvrir cette ressource éducative, il va entrer en conflit avec l’adolescent, passant à côté de ce qui est nécessaire à ce dernier pour en sortir lui-même.

 

 

ALORS QUE FAIRE AVEC UN ADOLESCENT QUI N’EN FICHE PAS UNE ?

Découvrir cet endroit où l’on ne s’attend pas à une transformation immédiate de ce jeune. C’est ce qui est demandé pour ne pas jouer au même jeu du “tout tout de suite” que lui… Nous sommes en chemin… Pas-à-pas.

C’est vrai, on se sent impuissant avec lui.

Et parfois, on se sent tout puissant. On a envie de le secouer.

Mais l’impuissance et la toute puissance que l’on ressent nous renseignent sur notre difficulté à rester conscients que l’éducation est un processus. La puissance et l’impuissance sont les reliquats des difficultés adolescentes.

Si l’on pouvait être ni dans l’une, ni dans l’autre et ne pas oublier le chemin…

Pour en sortir il est possible de se plonger dans les deux expériences en même temps. C’est une façon de les neutraliser. Les laisser résonner ensemble, sans les mettre en balance. Sans les juger non plus. Sentir comment me fait l’une, puis l’autre, puis les deux ensemble.

Ce faisant, on peut découvrir que l’essentiel n’est pas dans une victoire à remporter sur l’inertie de ce jeune. L’essentiel, c’est d’avoir des objectifs clairs qui ne soient pas nés de notre arbitraire (résultat de notre toute puissance ou de notre impuissance) mais des nécessités de la vie commune; et de rester avec ce qui est à faire pas-à-pas, comme si l’on devait le faire soi-même. Au besoin commencer ce qui est à faire, pour demander au jeune de venir aider à faire ce qui est à faire, avec nous (aider c’est déjà se saisir d’une tâche dans le monde) et recommencer sans cesse avec les tâches les plus variées.

Il n’y a de toute façon pas de recette.

Le point le plus essentiel est de découvrir ce pas-à-pas dans toute chose et de remarquer que tout est en processus. Un passage difficile, pour l’adolescent comme pour l’éducateur, n’est qu’un passage dans le processus.

Je ne te laisserai pas tomber…

 

Vos commentaires sont bienvenus.

Guillaume Lemonde

 

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

LES TROIS VISAGES DE L’AMOUR : Éros, Philia, Agapé

LES TROIS VISAGES DE L’AMOUR : Éros, Philia, Agapé

Lorsque nous disons « Je t’aime », que disons-nous en fait ? Les anciens Grecs avaient bien noté que les expressions de l’amour se situent à des degrés différents. Ils décrivaient en l’occurrence trois visages de l’amour qu’ils nommèrent Éros, Philia et Agapé…

ÉROS

Éros, l’amour du nouveau-né qui est dans la dépendance du lien. Il est dans la nécessité de satisfaire ses besoins élémentaires. C’est l’amour du besoin innocent qui, avec l’émergence de la conscience et des stratégies qu’elle permet, perdra son innocence tout en continuant de réclamer satisfaction. L’amour sensuel, charnel, devient sexuel. L’ivresse d’un « coup de foudre » induit un fort désir de l’autre.

Avec Éros, c’est la satisfaction de certains besoins qui nous attire les uns vers les autres. Nous avons besoin les uns des autres. Besoin d’être aimé. Mais du coup, en restant avec Éros, le partenaire devient un objet de satisfaction, et cet amour, conditionné par la satisfaction, prend fin lorsque le besoin est rassasié.

AGAPÉ 

À l’exact opposé de cette forme charnelle, on trouve l’amour-dévotion. Cet amour, Agapé, est celui qui donne et se sacrifie. C’est un amour affranchi de la chair et qui se situe au-delà de l’émotionnel. Il est altruiste, spirituel. Il se donne « gratuitement », de manière désintéressée, sans attendre de retour. Mais il a besoin de se donner pour être. Il a besoin de l’autre pour se manifester ! Il a besoin d’aimer quelqu’un.

Nous avons donc le besoin d’aimer avec Éros et le besoin d’aimer avec Agapé. D’un côté recevoir (un recevoir qui devient prendre) et de l’autre donner.

Agapé est tout aussi unilatéral qu’Éros.

En effet, dérober ce que l’autre possède est tout aussi déséquilibré que de tout lui donner.

Autant Éros, à force de vouloir satisfaire ses besoins, finit par prendre les allures d’un prédateur, d’une bête… Autant Agapé, à force de se donner prend l’allure d’un ange vide. Vide car à un moment donné, il n’y a plus rien à donner. On connait le burnout qui touche les acteurs de la relation d’aide…

Et d’ailleurs, à vouloir faire l’ange, on fait la bête, disait en substance Pascal. Il y a dans ce don de soi impossible, un égoïsme qui se cache : la bonté qui se donne, satisfait autant celui qui donne, que la satisfaction charnelle satisfait celui qui prend.

Alors, entre l’ange et la bête, l’humain se cherche.

Quel est le bon équilibre ? Comment trouver la balance ?

Entre Éros et Agapé, Aristote suggéra un secours de Philia :

PHILIA 

L’amour qui prend appui sur des plaisirs partagés, des échanges, de la solidarité, de la complicité. Nous ne pouvons aimer que ce à quoi nous nous sentons liés.

Il est vrai que le besoin d’être aimé et le besoin d’aimer se trouvent dans le partage en balance, mais ce visage de l’amour est tout aussi conditionnel que les deux autres, puisqu’il est fondé sur des activités partagées. Tant que ces activités durent et que chacun obtient un bénéfice à être avec l’autre, cela peut continuer. Mais quand les avantages qu’offrent la relation ne sont plus au rendez-vous, elle prend fin.

En somme, ni Éros, ni Agapé, ni Philia ne sont des amours libres.

Ils dépendent des circonstances.

–  Éros dépend de la personne qui peut lui donner quelque chose de satisfaisant,

–  Agapé dépend de celle pour laquelle il peut continuer d’exercer son don de soi (Éros et Agapé forment des couples dépendants où l’un est dans la position enfantine de recevoir, tandis que l’autre joue les sauveurs et veut tout bien faire pour son partenaire. Ça peut fonctionner. Deux Éros ensemble, ou deux Agapés, ça sera encore autre chose…)

–  Philia dépend des relations de partage qu’il souhaite équilibrées entre donner et recevoir. (C’est d’ailleurs un sujet fréquent dans les amitiés : quelqu’un pourra se plaindre d’être toujours celui qui prend des nouvelles de l’autre et décider de cesser d’appeler pour voir à quel moment l’ami va se réveiller et prendre des nouvelles à son tour…)

 

LA LIBERTÉ ET L’AMOUR

 

Si ce sont les circonstances qui le détermine, l’amour qui relie les êtres n’est pas fondé en lui-même. Il n’est pas lui-même présent. Ce qu’on observe à travers Éros, Agapé et Philia, ce sont trois visages de l’amour, ses trois masques devrait-on peut-être dire. Mais sous le masque, où se trouve l’acteur qui pourrait aimer quelles que soit les circonstances ? L’acteur qui pourrait avoir besoin d’être aimé, tout en traversant la frustration de ne pas l’être ? L’acteur qui pourrait avoir besoin d’aimer, tout en traversant la frustration que ce don ne soit pas voulu ou reçu ? Aimer sans condition…

Bien-sûr, les attentes que nous pouvons avoir sont essentielles : sans attentes, sans désirs, il ne saurait y avoir de plaisir et sans plaisir, le monde qui nous entoure nous resterait inconnu. L’autre nous resterait inconnu… Désirer retrouver quelqu’un, c’est s’ouvrir à ce que ce quelqu’un pourrait nous révéler de lui-même.

Mais en voulant être satisfaites, les attentes, dérobent à l’autre ce que pourtant il nous tend. Là où un cadeau est offert, elles se réjouissent d’un butin à dérober.

Alors comment désirer sans dérober ? Comment ne pas tendre la main vers le fruit que l’on convoite, sans pour autant cesser de le désirer ?

Comment tenir dans l’absence de ce que l’on désire ?

 

Par quel miracle pourrions-nous ne pas combler ce manque et faire de ce vide une caisse de résonance qui permettrait à l’autre d’offrir sa musique inconnue de nous. Si on lui dérobe sa partition, on ne pourra interpréter que ce que nous savons déjà. Si on le laisse jouer, un univers incomparablement plus grand que tout ce que l’on pouvait imaginer, se révélera.

Comment être sans attentes, tout en restant absolument plein de désirs ?

En fait il s’agirait ni plus ni moins d’apprivoiser le vide, le manque.

Ne pas vouloir les faire disparaitre, mais les traverser.

Découvrir cet endroit qui connait le désir, mais qui ne se projette pas dans la représentation de la satisfaction du désir.

 

Apprivoiser la solitude… Une seule chose est nécessaire : la solitude… disait Rilke.

 

Ce qui nous fait souffrir, ce n’est pas le désir que certains ascètes ont cru devoir éteindre, mais l’idée que l’on se fait du temps qui reste jusqu’à ce qu’il soit satisfait. Et Dieu sait que la souffrance peut être grande. Mais il est essentiel de la vivre cette souffrance, pour qu’en même temps il devienne possible de découvrir ce qui en nous ne souffre pas.

Lorsque l’on découvre un jour que l’idée du temps qui reste jusqu’à ce que la satisfaction soit possible, creuse le manque, on découvre en même temps que l’attention que l’on pourrait porter à ne pas se projeter plus loin que maintenant, vient dans ce creux, et l’éclaire. Cela ne fait pas disparaitre le manque, mais cela permet de ne pas se confondre avec lui.

Ainsi, en restant présent à cette souffrance, sans se projeter dans l’espoir d’une satisfaction, on la traverse. Et la souffrance devient simple douleur, celle d’un désir encore inassouvi devant lequel, ou au cœur duquel, il est possible de se tenir. En restant au présent, on se tient au cœur du monde, en lien avec ce qui est et non avec ce que l’on voudrait qui soit.

Et l’être aimé qui nous manque devient par là-même présent dans son absence.

D’ailleurs, même si l’être aimé est présent physiquement, il devient pour nous, par cette attention que l’on porte aux désirs insatisfaits, réellement présent, au point que l’on peut enfin le percevoir, le rencontrer pour qui il est et non pour qui on aimerait qu’il soit.

Cette qualité de présence qui n’attend rien, tout en désirant plus que tout, c’est l’amour. Et cela n’a rien à voir avec Agapé. Certains ont cru voir en la figure de Christ une résurgence de l’Agapé. Mais le Christ, qui certes se donne à l’humanité sur la Croix, le fait, lui, en traversant la souffrance. Il est la présence qui se tient au cœur du désir.

Il est au présent et non dans la perspective de ce que ses actes pourraient avoir comme effets.

Éros séduit pour obtenir du plaisir. Il dépend de l’autre.

Agapé se donne pour obtenir le plaisir de l’autre. Il dépend de l’autre.

Philia partage pour le plaisir d’une contrepartie. Il dépend de l’autre.

L’amour, quant à lui, est activement engagé maintenant, pour rien d’autre que d’être engagé maintenant. Il est sans attente, n’attend pas de rétribution, de récompense… Il est en lien avec ce qui est et non avec ce que le désir aimerait qui soit, libre du désir. Non qu’il ne le connaisse pas, mais il le traverse. Il n’est pas au-delà de la frustration, mais au coeur de la frustration.

Le désir est la caisse de résonance dans laquelle l’autre et le monde entier viennent résonner. Ainsi, l’amour se donne à l’autre tout en recevant. Il reçoit en donnant. Il n’y a pas d’ordre logique à ce qui se passe alors, car au présent, il n’y a ni avant ni d’après.

À ce sujet, je vous laisse relire ici le magnifique témoignage que m’offrit Line avant de mourir.

Saint Paul, par Rembrandt

 

L’équilibre à trouver entre Éros et Agape se fait extérieurement avec Philia. Il se fait par en-dedans quand l’amour est fondé en lui-même.

Il ne s’agit pas de trouver une moyenne, un juste milieu entre donner et recevoir, mais de vivre en même temps les deux gestes.

C’est comme lors d’un rapport sexuel : plutôt que de se masturber à deux avec Éros, ou de se donner à un devoir conjugal dans lequel on s’annule avec Agapé, on peut donner et recevoir en même temps.

À ce sujet, connaissez-vous le magnifique livre de Jacques Lusseyran : Conversations amoureuses ?

Il ne s’agit pas de trouver une moyenne, un juste milieu entre donner et recevoir, mais de vivre en même temps les deux gestes.

VIVRE EN MÊME TEMPS LES DEUX GESTES

 

Pensez à la personne que vous aimez (ou que vous aimeriez, s’il n’y a actuellement personne…). Dites-vous : Je l’aime. Ressentez : Je l’aime. Vivez avec : Je l’aime !

·      Et dans ce « Je l’aime » distinguer d’abord : J’ai besoin d’être aimé et plonger dans ce besoin bien légitime.

Que ce besoin soit assouvi dans votre vie ou qu’il ne le soit pas, il n’en reste pas moins que vous faites avec cette première proposition une certaine expérience. Ressentez ce que cela fait. Rester avec ça un moment. N’allez pas juger ce que vous ressentez. Vous passeriez à côté de l’expérience. Il s’agit de se lier avec ce qui est et ce qui est se vit dans le sentiment lorsque vous vous dites : J’ai besoin d’être aimé.

·     Dans un deuxième temps, dites-vous : J’ai besoin d’aimer.

J’ai besoin d’être là pour quelqu’un. Dans cette deuxième proposition, plongez également. Laisser vivre les sentiments qui viennent, les sensations qui se réveillent. Laissez-les être.

Vous avez vécu deux expériences. L’une s’appelle Éros. La seconde s’appelle Agape.

Il est très important de prendre le temps qu’il faut pour bien sentir les deux. Peut-être ne sont-ils pas sur un même niveau d’intensité… Ce n’est pas grave. Ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité de l’expérience.

·      À présent, prenez un moment pour laisser résonner les deux ensemble.

J’ai besoin d’aimer et j’ai besoin d’être aimé.

Cela ne se fait pas dans la tête. Dans la tête on comprend les choses et on en fait la moyenne. Dans la tête, on conçoit les bons procédés de Philia. Donner alterne avec recevoir.

Non, désormais, ça se fait dans le cœur. J’ai besoin d’aimer et j’ai besoin d’être aimé…

Si vous avez bien plongé dans chacun des deux, alors l’endroit à partir duquel vous allez pouvoir tenir ces deux expériences non pas en les alternant mais en même temps, c’est l’endroit à partir duquel vous aimez véritablement.

Voilà ce que j’avais à partager aujourd’hui. Revenez dans les commentaires partager à votre tour, s’il vous plait, ce que vous aurez remarqué. Vos expériences sont précieuses pour tous et je vous en remercie par avance.

Bien à vous

Guillaume Lemonde

 

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

SI J’AVAIS SU…

SI J’AVAIS SU…

Cliquez ici pour lire un nouvel article de Saluto. “Si j’avais su” est une exclamation tout aussi fréquente qu’inutile. Alors essayer le “Si je savais”!

lire plus
AYEZ DES PROJETS IMPOSSIBLES !

AYEZ DES PROJETS IMPOSSIBLES !

AYEZ DES PROJETS IMPOSSIBLES !

 

 

Il y a tellement de raisons de ne pas oser entreprendre ce dont on rêve. Des contraintes de toutes sortes nous enferment. Elles nous relient à des choix passés que nous devons assumer. Changer de situation, changer de métier, de lieu de vie, changer quoi que ce soit dans notre existence parait vite impossible du fait de contraintes multiples, affectives, organisationnelles, financières, spirituelles, etc.

 

Alors on préfère rêver que ce changement sera possible plus tard au lieu de l’accomplir maintenant. C’est plus confortable et ça fait surtout moins peur.

 

À la rigueur, on se demande si l’on pourrait faire surgir quelque changement tout en ménageant ces contraintes.

 

Mais cette tentative est autobloquante.

 

Le nouveau, le réellement nouveau, ne peut pas devenir réel en ménageant ce qui est déjà-là. Le nouveau ne peut pas être soumis à une antériorité…

 

Il ne serait sinon pas nouveau. Il ne serait qu’un développement de ce qui existe déjà. Un pis-aller.

 

Ce qui est nouveau s’approche depuis l’autre côté, de l’avenir. Cela advient. Cela ne se prévoit pas, cela se rend possible.

À un moment où à un autre, il y aura des renoncements à faire. Le renoncement de ce qui conditionne notre sécurité. Et la peur sera au rendez-vous, elle qui n’est jamais que l’ombre portée des renoncements qui se préparent.

 

Alors ayez des projets impossibles ! Prenez-les au sérieux. Envisagez qu’ils soient possibles tout en sachant qu’ils sont impossibles. Tenez-vous dans cet espace, fermement.

 

Et posez un pas pour préciser votre projet. Ce qui vous semble irréaliste, trouvez-en les contours. Renseignez-vous sur tous les détails, tous les paramètres de ce que vous voulez entreprendre. Gardez les renseignements collectés bien présents en renonçant de les prendre pour autant de prétextes de ne pas y arriver. Chaque nouvelle information pourrait allonger la liste des choses impossibles à résoudre.

 

Pourtant, continuez de procéder ainsi :

 

D’un côté les détails qui rendent votre projet impossible car vous regardez à travers eux comment ils portent à conséquence. Vous regardez à travers eux le passé qui se déploie vers plus tard.

 

De l’autre côté, le projet qui vous tient à cœur. Gardez-le au présent, comme une évidence. Ne cherchez pas à imaginer quand il se réalisera, ni comment… Vous le regarderiez sinon depuis le passé qui se déploie, alors qu’il est en train d’advenir…

 

Restez dans cet espace… Ces détails qui vous paraissent insurmontables vous conduiront à vous mettre en mouvement. Ils vous conduiront à visiter chaque aspect de votre vie.

 

Vous allez rafraichir d’une bienfaisante attention tout ce que vous tenez pour acquis, mais qui n’est jamais qu’une prolongation du passé dans votre présent.

 

Vous allez devenir présent à ce qui est là et découvrir que seul compte le pas que vous faites maintenant.

 

Imaginez quelqu’un, comme cet homme rencontré récemment, qui voudrait voyager pendant un an. Comment fait-il pour trouver une source de revenu ? Gérer un patrimoine resté sur place ? Clarifier les questions fiscales ? Scolariser les enfants ? etc. 

 

Ou cet autre qui veut changer de métier, alors que le revenu actuel permet un équilibre et que le suivant sera beaucoup plus bas ?

 

Est-ce impossible ?

 

Ça l’est aussi longtemps qu’on le croit – par peur.

 

Mais attention, à l’inverse, décider que ça soit possible, ne suffit pas non plus à rendre le projet réel. Il convient de se méfier de cette pensée magique.

 

Ce qui compte, c’est toute l’attention que l’on porte à ce projet complètement impossible et complètement possible EN MÊME TEMPS.

 

Si on parvient à se tenir dans cet écart sans mettre en balance ce qui semble s’opposer, on forme un espace dans lequel plus grand vient s’installer. La vie commence à se mettre en place dans cet attention-là.

 

Ainsi, la magie de la vie qui se met en place comme on le voudrait, ne vient pas à travers un décret que l’on prend une fois pour toute. Elle répond à l’attention que l’on offre à chaque pas du chemin ; laquelle attention s’exerce à chaque étape de ce processus et tout particulièrement quand il s’agit de renoncer à suivre les pensées anxieuses qui se présentent. La magie de la vie n’est pas un butin, mais un cadeau.

 

 

Un chemin de mille pas commence avec le premier, disait le sage.

 

À cet égard, le premier pas n’est pas différent du dernier. Le projet est déjà complètement contenu en lui.

 

Mais il ne s’agit pas de s’en convaincre. Il s’agit de le vivre. Cela ne se fait pas en se raisonnant mais en s’engageant. C’est une affaire de mobilisation intérieure.

 

Alors que nous pensons être non libre de pouvoir décider ce que nous voulons, bloqués par maints prétextes, il est important de ne pas oublier que notre libre arbitre ne provient pas de la connaissance que nous avons des tenants et des aboutissants.

 

Il n’est pas le fruit de la raison.

 

Il s’exerce dans le pas à pas d’un projet que l’on estime complètement impossible, tout en portant en soi comme complètement possible.

 

Ce pas à pas nous fait rencontrer la peur et, à chaque étape, l’attention pour le pas que l’on fait maintenant est la seule qui compte.

 

Alors ayez des projets impossibles !

 

N’attendez pas de meilleures conditions. Elles ne viendront jamais toute seule. Elle ne se présenteront qu’en réponse à votre engagement.

 

Comme l’écrit  W.H. Murray dans The Scottish Himalayan Expedition (1951) :

« Tant que nous ne nous engageons pas, le doute règne, la possibilité de se rétracter demeure et l’inefficacité prévaut toujours. »

 

Mais lorsque l’on s’engage, alors… lire la suite

 

 

Guillaume Lemonde

 

 

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE