QUELS FURENT LES DERNIERS MOTS QU’ÉCRIVIT VICTOR HUGO ?

QUELS FURENT LES DERNIERS MOTS QU’ÉCRIVIT VICTOR HUGO ?

Vous lisez un article invité écrit par Romain Wargnier. 

« AIMER, C’EST AGIR » (Victor Hugo, Œuvres complètes, 1970)

Tels furent les derniers mots qu’écrivit Victor Hugo, trois jours avant de mourir, le 19 mai 1885.

Au crépuscule d’une vie d’engagement total, on peut gager que le grand homme savait de quoi il parlait, et que ces mots, dans sa plume, exprimaient la quintessence de toute son existence.

Mais comment les comprendre ? Ne sont-ce pas là tièdes paroles et creux verbiage ?

La plupart du temps, lorsque nous parlons d’amour, nous voulons signifier que nous avons de la sympathie, de l’affection, ou de l’attirance pour quelqu’un ou quelque chose. Dans ce geste d’âme, nous ne sommes absolument pas libres.

En effet, nous ne choisissons pas nos sympathies ou nos attirances, celles-ci s’imposent à nous en vertu d’une nécessité inhérente à notre vie psychique. Si nous souhaitons trouver les causes de nos sympathies, nous devrons obligatoirement nous tourner vers le passé. Il résulte nécessairement, d’après tout notre passé, que nous aurons de la sympathie pour telle chose et non pour telle autre.

Si c’était ça l’amour, cela voudrait dire qu’il serait conditionné par le passé de tout un chacun. Il ne serait donc pas choisi ni voulu, mais subit.

D’ailleurs, il en va de même pour toutes nos antipathies et répulsions. Elles aussi sont un produit du passé ; elles sont un donné qui s’impose à nous et face auquel nous ne pouvons tout d’abord rien.

Sympathies et antipathies constituent la trame même de notre vie de sentiment.

L’observateur attentif remarquera d’ailleurs qu’il est impossible d’avoir tout le temps de la sympathie pour un être cher. Même l’être le plus important au monde peut de temps à autre générer en nous de l’antipathie par ses comportements ou habitudes.

Ainsi, si l’amour est égal à la sympathie que nous éprouvons en notre âme, nous avons un sérieux problème : nous aimerons notre prochain à condition que son attitude corresponde à ce pour quoi nous éprouvons naturellement de l’inclination, et nous cesserons de l’aimer chaque fois que ça ne sera plus le cas. L’amour que nous dirons alors éprouver sera déterminé par les circonstances de la vie. Il sera totalement réactif.

Si l’amour est égal à notre sympathie, nous pourrons alors écrire contre Victor Hugo que « Aimer, c’est réagir ».

En règle générale, nous vivons mal cet état naturel de la vie intérieure qui, dans son essence même, alterne entre des sentiments positifs et agréables et d’autres dits « négatifs », que nous voudrions ne pas éprouver.

Nous autres humains aimons nous sentir en sympathie, mais nous répugnons à vivre l’antipathie. Dès qu’un sentiment négatif se profile à l’égard d’une personne ou d’une situation, nous éviterons si possible de le ressentir par diverses réactions. Celles-ci pourront être très différentes selon les personnes mais auront toutes pour objet de supprimer le vécu de quelque chose qui nous déplaît. Nous tenterons, par ces réactions, de sauver la sympathie qui par nature ne peut pourtant pas demeurer éternellement. Encore une fois, pour continuer d’aimer, il nous faudra réagir.

Je suis professeur. Les sympathies et antipathies, je connais bien.

Certains élèves me sont naturellement sympathiques, d’autres franchement moins. En tant qu’enseignants, lorsqu’un élève nous cause des difficultés, de telle sorte que nous éprouvons, ce qui est bien normal, de l’antipathie pour lui, nous tentons de la faire taire au plus vite. Les moyens les plus usités sont la colère, la menace et la punition. Ces moyens, en agissant sur l’élève, tendront à empêcher, chez lui, la manifestation de ce qui nous pose problème.

Il n’aura échappé à personne que ces moyens ne sont que des réactions visant, non à faire grandir l’élève dont nous avons à nous occuper, mais à nous préserver nous-mêmes de la situation négative qui ne nous convient pas. C’est d’ailleurs le propre d’une réaction que d’être au service de celui qui la commet. Le plus vite les choses seront rentrées dans l’ordre, et le mieux ce sera.

Et si nous tentions une autre voie ?

Si tout d’abord, au lieu de réagir contre quelque chose que nous éprouvons au-dedans, nous nous tenions simplement là, en face d’un élève ou de toute autre personne, en considérant tout ensemble ce que nous appelons ses bons et ses mauvais côtés ? Faire cela ne signifierait rien d’autre qu’unir en notre âme sympathie et antipathie.


Comment fait-on ça ? Un article pour aller plus loin.

Si nous tentions l’expérience, il se pourrait bien que quelque chose de surprenant se produise. Ne luttant plus contre l’autre car il nous pose problème, nous le verrions finalement tel qu’il est. Nous pourrions nous lier à lui, au-delà des sympathies et antipathies que nous éprouvons naturellement. L’instance qui permet de se tenir dans cette expérience est la même que celle qui s’affranchit de tous les déterminismes. Elle n’est pas conditionnée par le passé, elle est libre.

Et dans cette liberté, elle éprouve la véritable attention pour ce qui est, le véritable intérêt, ou si vous préférez, le véritable Amour. Ce n’est qu’à partir de ce vécu qu’elle pourra cesser de réagir pour se sauver elle-même. Ses paroles et ses actes prendront une autre dimension, ils se mettront entièrement au service de l’autre.

Alors elle pourra proclamer, avec Victor Hugo que oui, Aimer, c’est agir.

Un article de Romain Wargnier

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

“LA PEUR NE PEUT SE PASSER DE L’ESPOIR” Spinoza

“LA PEUR NE PEUT SE PASSER DE L’ESPOIR” Spinoza

LA PEUR NE PEUT SE PASSER DE L’ESPOIR NI L’ESPOIR DE LA PEUR.

Cette phrase est de Spinoza. Spinoza est un philosophe hollandais, né le 24 novembre 1632 à Amsterdam et mort le 21 février 1677 à La Haye.

 

 

LIRE PLUS : L’espoir fait vivre, vraiment ?

 

 

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

MONTAIGNE : « Ma vie a été pleine de terribles malheurs dont la plupart ne se sont jamais produits.»

MONTAIGNE : « Ma vie a été pleine de terribles malheurs dont la plupart ne se sont jamais produits.»

 

« Ma vie a été pleine de terribles malheurs dont la plupart ne se sont jamais produits. »

Michel de Montaigne

NOTE DE LECTURE : Lorsque l’on rencontre un malheur, que rencontrons-nous si ce n’est une remise en question de ce qui était ou de ce que l’on pensait qui serait ? Ce qui fait souffrir, dans le malheur, n’est-ce pas la perte d’un acquis ou les conséquences que l’on voit à plus ou moins court terme ? On est au passé et l’on regrette. On est à l’avenir et l’on craint pour la suite.

Se pourrait-il que le malheur ne résulte que des projections que l’on se fait au sujet de ce qui arrive ? Si l’on parvenait à s’en tenir à maintenant, à être attentif de ne pas suivre les pensées qui s’imposent et se pensent en nous toutes seules, le malheur serait-il aussi terrible ? Serait-il encore là ?  Lire plus…

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

ANTOINE DE SAINT-EXUPÉRY : “CHACUN EST SEUL RESPONSABLE DE TOUS”

ANTOINE DE SAINT-EXUPÉRY : “CHACUN EST SEUL RESPONSABLE DE TOUS”

« Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. »

Pilote de guerre (édition 1942) – Antoine de Saint-Exupéry

NOTE DE LECTURE :

La plupart du temps, la responsabilité est prise pour une notion chronologique : serait responsable celui qui a causé un événement particulier. Mais comme on peut toujours trouver des causes à cette cause-là, la responsabilité se reporte immanquablement en amont sur d’autres faits et devient vite collective. On parle de responsabilité partagée, ou de circonstances atténuantes. (Regarder la responsabilité en cherchant dans le passé, est déresponsabilisant.)

Mais on peut considérer la responsabilité en prenant une perspective différente, comme si nous pouvions nous placer plus tard dans l’avenir et nous retourner pour voir ce que nous allons faire aujourd’hui dans cette situation. De ce point de vue, est responsable celui qui répond de la situation, qu’elle qu’en soit la cause identifiée. Répondre de la situation, c’est l’embrasser à bras le corps et en faire l’opportunité du meilleur.

À ce titre, on est seul maître à bord pour en décider, mais aussi responsable de tous, même de ceux qui nous auraient fait du mal…    Lire plus

Ci-dessous, d’autres articles au sujet de citations d’Antoine de Saint-Exupéry :

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

C. G. JUNG : « Pour l’égoïsme primitif, il est clairement établi que ce n’est jamais moi mais toujours autrui qui doit. »

C. G. JUNG : « Pour l’égoïsme primitif, il est clairement établi que ce n’est jamais moi mais toujours autrui qui doit. »

 

 

 

 

“Pour l’égoïsme primitif, il est clairement établi que ce n’est jamais moi mais toujours autrui qui doit. »

L’homme à la découverte de son âme, Carl Gustav Jung

 

NOTE DE LECTURE : Les droits et les devoirs sont les deux aspects d’une même réalité, selon qu’on la considère depuis le passé ou l’avenir.

Regarder une situation depuis le passé, c’est regarder en quoi cette situation est l’aboutissement d’évènements antérieurs. Autrement dit, les évènements convergent vers nous et nous en sommes l’aboutissement. (« l’égoïsme primitif » qu’évoque Jung).

Il en va ainsi des droits que nous avons ou que nous voulons obtenir : ils sont acquis, parfois de haute lutte, comme l’aboutissement d’un processus.

Dans ce processus, nous avons des droits et les autres ont donc des devoirs à notre égard. (« c’est toujours autrui qui doit »)

Quand on regarde une situation depuis l’avenir, on s’ouvre à l’altérité. Nous ne sommes plus à l’aboutissement de l’acte, mais à son fondement. Ce que d’autres obtiendront plus tard est sous notre responsabilité. Les droits que l’on veut leur offrir rendent nécessaires les devoirs que l’on se donne pour eux. Lire plus…

Ci-dessous, d’autres articles au sujet de citations de C.G. Jung.

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

RILKE : « ESSAYEZ D’AIMER VOS QUESTIONS »

RILKE : « ESSAYEZ D’AIMER VOS QUESTIONS »

« Soyez patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur.

Essayez d’aimer vos questions elles-mêmes. Ne cherchez pas des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne saurez pas les vivre. Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez, pour l’instant, que vos questions. Peut-être simplement finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Cette phrase se trouve dans les Lettres à un jeune poète de RAINER MARIA RILKE.

Rilke est un écrivain autrichien né le 4 décembre 1875 à Prague et mort le 30 décembre 1926 à Montreux en Suisse.

Une vidéo sur un sujet très proche de celui traité ici, pourrait vous intéresser: Une chose à faire pour être attentif

 

TRANSCRIPTION DE LA VIDÉO (29.7.2020)

« Soyez patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur.

Essayez d’aimer vos questions elles-mêmes. Ne cherchez pas des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne saurez pas les vivre. Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez, pour l’instant, que vos questions. Peut-être simplement finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Ce passage se trouve dans les Lettres à un jeune poète que RAINER MARIA RILKE publia en 1929.

Rilke est un écrivain autrichien né le 4 décembre 1875 à Prague et mort le 30 décembre 1926 à Montreux en Suisse.

Ce texte m’évoque ce qu’un ami m’avait confié il y a maintenant bien longtemps. Je l’ai déjà raconté une fois, mais j’aimerais vous le partager ici de nouveau.

Cet ami habitait sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon. Il était âgé de plus de 80 ans et avait passé son existence à l’étude de textes anciens. Durant plusieurs années, j’allais lui rendre visite chaque semaine, heureux d’apprendre ce qu’il savait. Mon ignorance était colossale. J’avais soif de l’entendre me parler des vieilles civilisations : Sumer, Babylone… Je grimpais les escaliers des Chartreux, jusqu’à sa petite piaule, dont il avait entrebâillé la porte en signe de bienvenue.

Il prenait le temps de finir d’écrire la phrase qu’il avait commencée, posait son stylo, se levait, me donnait une vigoureuse accolade, puis me regardant d’un air complice, tendait un doigt noueux devant sa bouche en chuchotant : D’abord mangeons, ensuite causons.

Nous partagions un repas cuisiné avec les produits trouvés le matin même sur le marché de la Croix-Rousse : des andouillettes ou des rognons arrosés copieusement d’huile d’olive dont il raffolait. Cela mitonnait sur un réchaud électrique posé à même une petite étagère, dans un angle de la pièce. La tapisserie, huileuse jusqu’au plafond, se souvenait des splendeurs que Robert préparait pour ses convives quotidiennement.

Un jour, à la fin d’un repas conclu d’une goutte de génépi, il m’avait fait le cadeau d’une jolie métaphore : il s’était saisi d’un crayon et avait tracé sur un bloc-notes, un tout petit cercle avec application. Puis il avait assombri la surface de la feuille tout autour. Après une longue minute de coloriage, je vis apparaître un disque blanc sur un large fond noir.

Alors sans détourner son regard du croquis, il me dit à peu près ceci : tu vois ce disque blanc ? C’est tout ce que j’ai appris dans ma vie. C’est la somme de mes connaissances. Et là, cette obscurité infinie, c’est tout ce que j’ignore encore. À la périphérie du cercle, ce que je connais touche à l’inconnu, et des questions se forment…

Il fit une pose et me fixa pour voir si je suivais. Robert aimait les silences éloquents. Il ménageait ainsi son effet et après un instant poursuivit enfin : À la fin de ma vie, le disque a grandi, considérablement ! Mais sa circonférence est désormais tellement étendue, qu’elle est en rapport avec bien plus d’obscurité que jamais… Les questions que je me pose sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui qu’avant. Alors comprends bien qu’avec ce disque blanc, que je n’ai eu de cesse de faire prospérer, c’est mon ignorance qui est devenue colossale…

Nous sommes trop intelligents… Nous croyons devoir puiser de nos connaissances les solutions aux problèmes qui nous préoccupent. En réalité, nos connaissances ne nous servent qu’à mettre en lumière ce que nous ne savons pas. Elles nous font toucher l’ombre. Et ce sont les réponses qui sont encore dans l’ombre, qui font naître les questions que l’on se pose. En quelque sorte, les réponses que l’on ignore, précèdent les questions. Quand nous nous posons une question, c’est que la réponse est déjà là, devant nous, dans l’ombre.

Mais comme elle est dans l’ombre, pour la découvrir, il est très important de ne pas s’aveugler avec tout ce que l’on croit déjà savoir. Ni avec ce que d’autres nous disent savoir. Il est donc important d’apprendre à cesser un instant de penser au sujet de la question mais de la tenir en conscience. Avec persévérance. C’est-à-dire toujours de nouveau rendre conscient le vide que cette question creuse en vous, tout en renonçant à chercher la réponse. C’est à cette condition que la question que l’on porte se remplira d’elle-même de la réponse qui l’a fait naître.

Et maintenant que je vous ai raconté ce que Robert disait, je relis le texte de Rilke :

Soyez patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur.

Essayez d’aimer vos questions elles-mêmes. Ne cherchez pas des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne saurez pas les vivre. Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez, pour l’instant, que vos questions. Peut-être simplement finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses.

Ci-dessous, d’autres articles au sujet de citations de R.M. Rilke.

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE