ANDRÉE CHEDID : Qui reste debout ?

ANDRÉE CHEDID : Qui reste debout ?

Qui reste debout ? (1968)

D’abord,

Efface ton nom

Abolis ton âge

Supprime tes lieux

Déracine ce que tu sembles

Qui reste debout ? 

Maintenant,

 Ressaisis ton nom

Revêts ton âge

Adopte ta maison

Pénètre ta marche

Et puis…

 À n’en plus finir,

Recommence ?

Andrée Chédid[1]

 

Note de lecture :

Andrée Chedid propose un entre-deux… Une expérience non-duelle, un intervalle dans lequel il est possible de se déposer. Ce à quoi je m’identifie est présent pendant un moment puis ne l’est plus. Puis l’est de nouveau…

 

J’efface mon corps.

il est pour la vie qui le traverse, comme la montre qui mesure le temps. La montre n’est pas à l’origine du temps qu’elle mesure. Le corps n’est pas à l’origine de la vie qui le traverse. Il est pénétré par elle.

 

J’efface la vie qui pénètre ce corps.

Je ne suis pas fait des cycles de la vie qui traversent le corps, ni de ceux qui traversent mon existence. La biologie, ni même la double hélice de l’ADN ne sont à l’origine de ce que je suis devenu. De même les cycles des saisons comme ceux des habitudes qui sont les miennes… C’est au contraire ce que je suis devenu qui se saisit de cette vie.

 

J’efface ce que je suis devenu.

Mon nom, mon âge, ma profession, ma fonction sociale, mes valeurs… Tout ça, ce n’est qu’un grand feu de joie qui se consume dans le vent qui l’alimente. Le vent qui tournoie… comme le sentiment d’être tout cela, alors que je ne le suis pas.

 

J’efface le sentiment d’être tout cela.

Je ne suis pas non plus ce mouvement de mes sentiments dans lesquels je m’anime. Je suis animé par mes sentiments comme le bateau par le vent. Mais le vent ne décide pas du trajet du marin. C’est le marin qui décide de la direction qu’il fera jouer avec le vent.

 

Et pourtant je suis ce corps, cette vie qui le traverse, cette identité, ces sentiments animés.

 

Et je ne le suis pas.

Et je le suis.

Et je ne le suis pas…

 

Qui reste debout ?

 

[1] Fiche Wikipedia : Andrée Chedid, née Andrée Saab le 20 mars 1920 au Caire (Sultanat d’Égypte) et morte le 6 février 2011 à Paris, est une femme de lettres et poétesse française d’origine syro-libanaise.

Elle écrit son premier roman en 1952 et écrit des nouvelles, des poèmes, des pièces de théâtre, des romans, et de la littérature jeunesse. Elle déclare son humanisme entre autres avec son livre Le Message, écrit en 2000, en écrivant sa colère envers la guerre et la violence, à travers deux amants séparés par des guerres. Les héroïnes de ses œuvres sont décidées, prêtes à tout pour atteindre leur objectif.

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RILKE : “Le partage total entre deux êtres est impossible”

RILKE : “Le partage total entre deux êtres est impossible”

 

“Le partage total entre deux êtres est impossible”.


“(…)
Mais lorsque l’on a pris conscience de la distance infinie qu’il y aura toujours entre deux êtres humains, quels qu’ils soient, une merveilleuse “vie côte à côte” devient possible. Il faudrait devenir capable d’aimer cette distance grâce à laquelle chacun des deux aperçoit l’autre entier, découpé dans le ciel.”

R. M. Rilke

NOTE DE LECTURE : ce passage de R.M. RILKE est à rapprocher de cette autre citation du poète : “une seule chose est nécessaire : la solitude. Vous trouverez quelques réflexions à ce sujet en suivant ce lien.

Guillaume Lemonde

AUTRES CITATIONS DE R. M. RILKE, SUR LE SITE SALUTO

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QU’EST-CE QUE L’ATTENTION VÉRITABLE

QU’EST-CE QUE L’ATTENTION VÉRITABLE

Qu’est-ce que l’attention véritable ?

 

« L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. »

 

Simone Weil, À propos de l’attention dans le travail scolaire, Ed. du Seuil, coll. « Livre de vie », 1977, 256 pp. P92-93

 

Note de lecture : illustrant cette citation, au sujet de l’attention véritable, voici un texte que vous trouverez en suivant ce lien. Bonne lecture !

 

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CE QUE DIT LE RENARD AU PETIT PRINCE

CE QUE DIT LE RENARD AU PETIT PRINCE

LE RENARD ET LE PETIT PRINCE

C’est alors qu’apparut le renard.

– Bonjour, dit le renard.

-Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.

– Je suis là, dit la voix, sous le pommier…

– Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli…

– Je suis le renard, dit le renard.

– Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste.

– Je ne puis jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.

– Ah ! Pardon, fit le petit prince.

Mais après réflexion, il ajouta :

– Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?

(…)

– C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens ».

– « Créer des liens » ?

– Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde.

En lisant ce texte extrait du Petit Prince de Saint Exupéry, me vient que ce qui est unique n’a jamais été et ne sera jamais plus.

Et c’est très important de se représenter ce mystère, car ce faisant, c’est tout l’avenir qui s’ouvre. Permettez-moi de développer…

 

Quand on se tourne vers le passé pour expliquer la rencontre de deux êtres, quand on dit que X et Y se sont rencontrés parce qu’ils étaient au même endroit au même moment et qu’ils avaient des intérêts communs, a-t-on perçu ce qu’il y a d’unique entre eux ?

Les explications s’appuient sur le passé. Elles s’appuient sur la recherche de causes. Chercher des explications, c’est regarder vers le passé. Et dans le passé, comme tout ce qui se passe n’est jamais que le développement de ce qui était avant, rien de nouveau ne peut apparaitre. Juste des développements, des variations de la même chose. C’est pour ça que l’on dit que l’histoire bégaie… Et c’est pour cela que ce qui est unique ne peut pas s’expliquer à partir du passé.

Ce qui est unique vient depuis l’autre côté. Cela vient de l’avenir. Cela s’approche depuis l’avenir et se trouve accueilli ou pas, selon que l’on s’ouvre à l’avenir ou pas.

Accueillir l’avenir, c’est se rendre disponible à ce qui n’est pas prévisible.

Cela demande donc de ne pas rester dans le passé.

Or, dans le passé on y est quand on a des attentes, car les attentes nous font voir ce qui se présente en fonction d’elles. Évidemment les attentes ne sont pas un problème en soi, mais il est important de réaliser qu’elles conditionnent ce qui vient à nous, en fonction de ce que le passé a installé en nous de manques. Elles sont fermées à tous les possibles. Elles ferment l’avenir.

Alors est-il possible de découvrir en soi l’endroit à partir duquel nous pouvons vivre nos attentes, sans subir la nécessité de les satisfaire ? Découvrir que la satisfaction n’est pas un butin que l’on prend à l’autre mais un cadeau que l’on reçoit. Est-il possible, pour ce faire, de supporter la solitude que l’on rencontre quand on n’attend de rien ni de personne de combler les attentes qui nous habitent ?

C’est dans cette solitude apprivoisée que l’on s’ouvre à ce qui est et non à ce que l’on aimerait qui soit.

Et alors, chaque instant, chaque être qui croise notre chemin deviennent uniques au monde. Et ce n’est plus pour combler un manque mais dans la joie de vivre cette rencontre que l’on a besoin de l’autre.

“…si tu m’apprivoises nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde.

Chaque rencontre est un trésor. Chaque rencontre est sacrée.

Lire plus à ce sujet…

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GEORGES BERNANOS : « LE PESSIMISTE ET L’OPTIMISTE S’ACCORDENT SUR UN POINT… » LEQUEL ?

GEORGES BERNANOS : « LE PESSIMISTE ET L’OPTIMISTE S’ACCORDENT SUR UN POINT… » LEQUEL ?

“Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste, un imbécile malheureux.”

Georges Bernanos , La Liberté pour quoi faire ?

 

Note de lecture : la plume acérée de Georges Bernanos…

La tendance est souvent d’accorder aux optimistes une pensée positive enviable et de voir les pessimistes comme des gens à problèmes. Cependant, ni les uns, ni les autres ne voient la vie telle qu’elle est. Comment la voir telle qu’elle est ? J’ai développé ceci dans un article que vous trouverez en suivant ce lien. Bonne lecture !

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L’HOMME N’EST PLEINEMENT HOMME QUE LORSQU’IL JOUE

L’HOMME N’EST PLEINEMENT HOMME QUE LORSQU’IL JOUE

Portrait de Schiller (Photo GL)

 

L’Homme n’est pleinement Homme que lorsqu’il joue.

Friedrich Schiller

Lettres sur l’éducation esthétique de l’Homme, 1794

 

***

 

Cette phrase est de Schiller[1], un dramaturge et philosophe allemand du XVIIIème siècle. L’Homme n’est pleinement Homme que lorsqu’il joue. Le jeu auquel il fait allusion n’est pas de ceux qui s’organisent en championnats. Il ne connait ni règles, ni arbitres. C’est un jeu libre. Comme au théâtre lorsque l’on improvise.

NOUS SOMMES DANS LA VIE COMME AU THÉÂTRE

Nous sommes dans la vie comme au théâtre. Des accessoires nous sont donnés et nous avons à jouer avec eux. Et c’est bien parce que nous avons à jouer sur la scène de notre vie que des accessoires nous sont donnés. Lorsque la scène d’un théâtre est mise en place, elle est mise en place parce que des acteurs viendront y jouer. Les acteurs sont la cause dans l’avenir de la mise en place de cette scène. Nous sommes, dans notre vie, la cause dans l’avenir de ce avec quoi nous avons à nous expliquer. Et les accessoires avec lesquels nous avons à nous expliquer sont faits de tout ce qui nous entoure, tout ce que nous connaissons.

Pour commencer, il y a notre corps

– l’accessoire le plus proche de nous – C’est un peu comme notre costume. Un costume que nous trouvons plus ou moins bien arrangé.

Pour compléter ce costume, il y a tout ce à quoi nous nous identifions :

notre identité civile, notre nom, nos rôles sociaux, notre date de naissance et toutes les planètes qui étaient à une certaine position du ciel à notre naissance (ça intéressera les astrologues) ; notre identité chromosomique et tout le patrimoine reçu des aïeux (ça intéressera les généticiens) ; nos valeurs, notre histoire familiale et personnelle (ça intéressera les psychologues) ; notre culture, l’histoire de notre pays, l’histoire du monde ;

Le décor est fait également fait de tout ce que nous percevons autour de nous et en nous ;

nos sentiments, nos représentations, nos pensées…

 

Bref, disons que le décor de notre vie est fait de tout ce qui s’est mis en place jusqu’à aujourd’hui[2].

Et que cela nous plaise ou non, tout ce qui s’est mis en place jusqu’à aujourd’hui est là parce que nous avons à jouer avec ces accessoires, le rôle de notre vie !

 

Bureau de Schiller à Weimar (phot GL)

LE JEU DE L’ACTEUR EST LA RAISON POUR LAQUELLE UN DÉCOR EST MIS EN PLACE.

Le jeu de l’acteur est la raison pour laquelle un décor est mis en place. Si l’acteur est dérangé par l’un des accessoires du décor, il peut aller voir l’accessoiriste et essayer de comprendre pourquoi tel ou tel accessoire lui a été fourni. Il peut y mettre beaucoup d’énergie, mais tant qu’il fait ça, il n’a pas commencé à jouer.

Pour jouer, l’acteur devra découvrir que les accessoires ne le déterminent pas. Il est libre de jouer même avec les accessoires qui ne lui plaisent pas.

Jouer, c’est découvrir la possibilité de se mettre en lien avec les accessoires qui sont là, pour donner, dans une improvisation, le meilleur de nous-mêmes.

Jouer est l’expression du lien que l’on découvre avec ce qui nous entoure. Un lien engagé et librement consenti, puisque déterminé par rien.

Nous sommes alors pleinement dans la pleine expression de qui nous sommes.

L’Homme n’est pleinement Homme que lorsqu’il joue.

 

***

La phrase “L’Homme n’est pleinement Homme que lorsqu’il joue”, est issue des LETTRES SUR L’ÉDUCATION ESTHÉTIQUE DE L’HOMME (écrites entre 1794 et 1795).

Dans ces lettres, Schiller met en évidence cet espace de liberté.

En lisant ces lettres, on comprend que le jeu dont il est question ici, nécessite que l’on se lance, que l’on décide de se lancer. Ce jeu est celui d’un choix de chaque instant. Il nécessite que l’on cesse d’écouter le souffleur qui se cache dans les plis du rideau de la scène. Et c’est là le plus difficile, mais c’est également là que réside notre liberté la plus essentielle. Le souffleur, celui qui connaît le texte écrit par avance et qui ne veut rien savoir de notre improvisation, c’est notre peur. Nous avons à décider de lâcher la peur que l’on voudrait calmer en écoutant le souffleur. Nous avons également à lâcher la haine que l’on éprouve à l’encontre des accessoires qui nous entourent et qui nous pousse à vouloir les changer.

Expérimenter la peur, expérimenter la haine, les vivre, être témoin du joug sous lequel elles nous placent et ôter ce joug.

C’est au moment où l’on décide de ne rien vouloir changer à la scène sur laquelle nous nous trouvons, que nous devenons libres de jouer notre jeu.

C’est au moment où nous décidons de ne plus refuser les figurants et les accessoires qui nous sont donnés, que nous commençons à pouvoir improviser.

Les situations difficiles que nous pouvons rencontrer deviennent alors l’occasion de faire ce que l’on n’aurait jamais oser faire. Si la peur ne nous bloque plus, nous pouvons décider de quitter une situation dans laquelle nous restions par peur des conséquences.

C’est au moment où nous nous lions intimement à ce qui est et avec ceux qui sont dans notre histoire, que nous devenons libres d’agir d’après nous-mêmes et non d’après ce que la peur ou la haine décident pour nous.

Ce lien qui rend libres, ce lien qui élève à quelque chose de nouveau, est l’expression la plus aboutie de l’amour.

LES RESSOURCES NÉCESSAIRES POUR PARVENIR À CETTE IMPROVISATION LIBRE

Les ressources nécessaires pour parvenir à cette improvisation libre sont mentionnées dans l’article : la Saluto et les quatre vertus platoniciennes.

C’est en les exerçant que l’on parvient à ces moments d’improvisation. Et, paradoxalement, c’est en improvisant que l’on acquière ces ressources.

Voilà pour aujourd’hui.

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Guillaume Lemonde

[1] Extrait de la note Wikipédia : Johann Christoph Friedrich Schiller est un poète, écrivain et théoricien de l’esthétique, né le 10 novembre 1759 à Marbach am Neckar et mort le 9 mai 1805 à Weimar.

Il fait partie des grands classiques de la langue allemande. D’abord célèbre pour ses pièces de théâtre, il est aussi l’auteur de nombreux poèmes et ballades devenus des incontournables du patrimoine littéraire allemand. À cette œuvre poétique et théâtrale s’ajoutent des essais philosophiques traitant de questions esthétiques et sociales, en particulier La Grâce et la Dignité et les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, qui influenceront l’idéalisme tout autant que le romantisme allemand.

Il enseignera aussi l’histoire, mettant en avant d’idée d’une « histoire universelle ». Son amitié avec Johann Wolfgang von Goethe, autre figure centrale de la culture allemande, marquera fortement la fin de sa vie et de son œuvre.

[2] D’ailleurs, si nous nous croyons le produit de ce qui nous a précédé (le produit de notre génétique, de notre éducation), alors nous nous identifions à ce qui ne sont que des accessoires du décor de notre vie.