Tout l’enjeu de ce sujet, c’est l’endroit où le conscient et l’inconscient se rencontrent… Ça n’a l’air de rien, mais comment notre volonté la plus inconsciente peut-elle trouver un équilibre avec ce que la raison est capable de concevoir ? Allons-nous basculer du côté du monstre aveugle et pulsionnel ou du côté du tyran froid et calculateur ? Quelle instance permet d’équilibrer ces deux tendances opposées ? Comment s’y prend-elle ? Ce sujet intéresse les psychanalystes depuis fort longtemps déjà. Et Jung en particulier. Et il intéresse la démarche Saluto. Mais selon le point de vue que l’on adopte, les conséquences thérapeutiques, comme nous allons le voir, sont loin d’être équivalentes.

Photo : RV1864 Carl Jung d’après une photo d’Henri Cartier-Bresson.

1-   D’APRÈS C.G. JUNG

Jung appelle « âme » ou « psyché » cette rencontre de l’inconscient et du conscient.

Il perçoit que les dynamiques contradictoires de ces deux aspects du psychisme pourraient le déséquilibrer et qu’il faut que quelque chose intervienne pour cet équilibre (l’équilibre homéostatique de la psyché).

Jung pense que cette activité d’équilibrage provient de ce qu’il appelle les archétypes[i] dont la quintessence est le Soi.

Jung trouve la trace des archétypes dans les images véhiculées par les mythologies et les légendes les plus diverses, ainsi que dans les religions de toute culture et de toute époque de l’humanité.

Mais, comme le précise Murray Stein dans le dictionnaire international de la psychanalyse, « les archétypes ne sont pas quelque chose d’extérieur (…). Par opposition aux formes extérieures qui les traduisent à un moment donné (…), ils constituent bien davantage l’essence et la vie d’une âme non individuelle, qui est certes innée à tout individu, mais que la personnalité de celui-ci ne peut ni modifier ni s’approprier ».[ii]

Ainsi, le Soi, ce qui équilibre la vie psychique entre conscience et inconscience, n’a pour Jung pas de caractère individuel. Il est lui-même l’archétype d’un Je collectif formant un inconscient collectif, au-dedans de chaque inconscient personnel.

Jung, en situant le Soi au sein même de la psyché (ou l’âme), le regarde depuis le monde intérieur et au-dedans de celui-ci. Et comme ce qui se trouve au centre du monde intérieur – entre pensée consciente et activité volontaire inconsciente – c’est le sentiment, Jung comprend le Soi (à l’instar de tout archétype) comme « la façon dont l’âme ressent la réalité physique » [i].

 

Lorsque l’âme ressent la réalité physique

Lorsque l’âme ressent la réalité physique, elle investit, de part et d’autre du sentiment, la pensée et la volonté :

La pensée

La pensée nécessite, pour son exercice, un repli derrière une limite. Cette distance est nécessaire à l’exercice de la pensée. Ainsi, du point de vue de l’âme, c’est à l’intérieur de ces limites personnelles que l’on tente de résoudre les problèmes que l’on rencontre

Du point de vue de l’âme, cela ne rime à rien de rechercher à l’extérieur de nous ou de notre système, les motifs éclairant la situation vécue. La subjectivité prime sur l’objet. C’est pourquoi, pour Jung, « le but du processus thérapeutique est de permettre d’assimiler les éléments inconscients de sa psyché et réussir ainsi finalement l’intégration de sa personnalité ».[ii]

Il n’y a pas d’objectivité possible lorsque l’on imagine le Soi au sein de la vie intérieure. On parle bien plus d’intersubjectivité.

La volonté

La volonté quant à elle, est profondément liée à la matérialité du corps. D’abord inconsciente, nous en prenons conscience par degrés, à travers les instincts, les pulsions, les désirs, les idéaux. Son geste est centrifuge : c’est un geste d’ouverture. Un geste de projection de l’espace intérieur vers l’extérieur. La volonté, c’est de l’inconscient qui se projette dans le monde extérieur.

Ce phénomène est ce que la psychanalyse appelle un transfert. Dans le sens où l’entend généralement la psychanalyse freudienne, le transfert est la projection par l’analysant de désirs inconscients sur l’analyste, à quoi il conviendrait d’ajouter son pendant, le contre-transfert, qui consiste en l’ensemble des réactions défensives de l’analyste, à la fois envers le transfert de son patient et envers la personne de l’analysant.[iii]

Jung, sensible à la présence du Je à travers les images que s’en fait l’âme, parle d’une “relation” de transfert gouvernée par un sentiment intense qui active le processus.

Du point de vue de l’âme, le réel est donc une construction subjective faite de projections interagissant avec d’autres projections.

L’univers ressemble à une vaste « auberge espagnole », où l’on ne trouve que ce que chacun y apporte. Il ne peut pas y avoir de motifs éclairant la situation vécue, à l’extérieur de nous ou de notre système.

Notes de la première partie :

[i] Jung Carl Gustav, Introduction à l’essence de la mythologie, Bibliothèque Payot, 1968.

[ii] Collected Works of C. G. Jung, Vol.16, 2nd ed., Princeton University Press, 1966.

[iii] Même si la clinique freudienne a eu tendance à considérablement élargir sa notion de transfert, elle n’en reste pas moins fidèle à ce schéma.

[i] MURRAY STEIN, dans le Dictionnaire International de la Psychanalyse, résume ainsi le concept jungien d’archétype : « [l’archétype] est chargé de coordonner et d’organiser l’équilibre homéostatique de la psyché ainsi que ses programmes de développement et de maturation. Un des archétypes, le Soi, est au centre de cette coordination de l’ensemble de la dynamique psychique auquel il donne son ossature. L’archétype lui-même n’est pas directement accessible à l’expérience ; seules ses images et les schèmes créés par lui deviennent manifestes et perceptibles par la psyché.» (de Mijolla Alain, Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette, 2005, P.126-127. Entrée « Carl Gustav Jung » par Murray Stein.)

[ii] Jung Carl Gustav, Psychologie du transfert, Albin Michel, Paris, 1980.

Photo : Denis Collette … éveil !!!

2-   D’APRÈS LA SALUTO

Ce qui offre à quelque système que ce soit d’être en équilibre, ne peut pas se situer en son sein. Quand je suis déséquilibré, je me retiens non pas en moi, mais à ce que je peux autour de moi. C’est par exemple à la Terre entière que se tient le funambule sur son fil. Et la Terre et le funambule ne font plus qu’un.

L’instance qui équilibre l’inconscient et le conscient ne peut donc pas être cherchée à l’intérieur du psychisme. Elle est en dehors de celui-ci (en dehors de ce que Jung appelle l’âme), en lien avec l’Univers entier. Cette instance, c’est nous-mêmes et c’est plus grand que nous-mêmes (tout à la fois le funambule et la Terre). Cette instance est intimement individuelle et donc unique, puisqu’elle préside à l’équilibre psychique individuel, et en même temps elle est en lien avec l’univers entier. Elle agit en lui.

Cette instance, c’est le Je[i], le cœur le plus essentiellement premier[ii] de notre nature humaine.

Ne procédant pas du psychisme, le Je déploie une activité qui retourne la logique du psychisme.

Lorsque le Je se saisit du monde

Avec Jung nous avions l’âme qui ressent. À présent, nous avons le Je qui agit dans le monde.

Lorsque le Je agit avec la pensée,

il peut la conduire à adopter une direction opposée à ce qu’elle fait naturellement : au lieu d’un repli dans le monde intérieur, il va avec elle au contact de la situation vécue. Il cherche dehors et non dedans, des motifs éclairant la situation vécue. Cette quête se fait au contact du réel, au contact du concret et de la contrainte. Non pas à travers des associations d’idées émergeant de quelque sphère inconsciente, mais dans les expériences de la vie. Non pas à travers les interprétations que le psychisme permet de nous en faire, mais à travers les épreuves que la vie propose et les ressources que l’on découvre pour les traverser.

« Un critérium du réel, c’est que c’est dur et rugueux. On y trouve des joies, non de l’agrément. Ce qui est agréable est rêverie. »[iii]

Au contact du réel, le Je expérimente des motifs dépassant les intérêts personnels. Il se confronte à plus grand que lui. Il s’en remet à plus grand que lui. Et ce plus grand que lui, pour la pensée, c’est la vérité qui se révèle à travers l’expérience (et non la spéculation).

Lorsque le Je agit à travers la volonté,

il lui fait adopter une direction inverse à ce qu’elle suit naturellement : plutôt que de suivre un geste périphérique pour se savourer dans le monde, c’est le monde qui vient à notre rencontre et nous invite à nous incarner, à nous réveiller. De la lointaine périphérie, le Je se saisit du corps et se concentre dans la matière. Il se saisit de la matière et des processus corporels

Ainsi, par le Je qui se saisit de la volonté, tout l’univers s’approche de nous et nous nous ouvrons à ce qui vient. Nous parvenons à ne pas reculer devant une situation qui ne nous convient pas. Nous parvenons à tisser des liens avec elle, c’est-à-dire découvrir dans ce qui nous arrive, non pas quelque chose qui fasse écho à ce que nous sommes, les échos viennent du passé, mais quelque chose qui porte la possibilité de s’éveiller à l’essentiel. Recevoir de l’expérience vécue de quoi grandir.

Le travail thérapeutique consistera donc à savoir où diriger le regard et où diriger la volonté.

Il s’agira de donner une direction non pas en fonction de critères subjectifs, mais en fonctions de ce que l’épreuve exige concrètement. Les spéculations, les associations d’idées, les projections ne seront ici d’aucun recours

Quand le funambule apprend à marcher sur le fil, il se confronte à l’objective attraction terrestre. Il s’exerce et découvre par cet exercice, l’équilibre qui lui manquait. En se liant à la Terre de la sorte, il se découvre riche d’une nouvelle ressource.

Tel est le sujet de la Saluto.

Guillaume Lemonde

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Notes de la seconde partie :

[i] Le Je, traduction de das Ich des philosophes allemands comme Fichte ou Hegel. À distinguer en français du Moi, qui n’est qu’un avatar freudien dans la psyché, ou encore du Soi jungien, sans caractère individuel

[ii] Pour FREUD, l’instance première n’est pas le Moi mais le Ça. C’est le pôle pulsionnel de la personnalité, la partie la plus chaotique et la plus obscure. C’est entièrement le domaine de l’instinctif, du biologique qui ne connaît ni règle de temps ou d’espace, ni interdit. Totalement inconscient, il est régi et dirigé par le seul principe de plaisir. Du Ça serait issu le Moi.

Pour Freud, le Moi serait le produit du contact du Ça avec la réalité extérieure. Puis se développerait le Surmoi introjecté par le Moi qui fait se retourner l’énergie pulsionnelle contre lui-même. Le Surmoi est l’instance refoulante, le support de tous les interdits et des contraintes sociales et culturelles. Son activité est partiellement inconsciente. Il se constitue par intériorisation des exigences et interdits parentaux. Ainsi, pour Freud, le Moi n’est pas premier, mais n’est qu’un reflet sans consistance. Rien de plus que le produit des exigences du Ça et des interdits du Surmoi face au réel. Il est impuissant face à l’inconscient, puisque secondaire à lui. Et en plus il est perçu comme dangereux, puisqu’il participe aux mécanismes de défense interne et aggrave le refoulement que la psychanalyse voudrait contrebalancer

[iii] Weil Simone, La Pesanteur et la Grâce, éd. Plon, 1988, p. 65